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Actualités - Opinion

Commentaire La démocratie commence à la maison

par Joseph Stiglitz* Le gouvernement Bush a placé au cœur de sa politique étrangère l’expansion de la démocratie. C’est là une cause bien plus noble que de simplement étendre l’hégémonie américaine. Reste à savoir si M. Bush est sérieux et comprend réellement ce que veut dire le mot démocratie. Le gouvernement Bush a félicité l’Arabie saoudite suite aux récentes élections municipales, mais qu’en est-il des droits des femmes, de leur droit de vote notamment ? Il a accueilli avec plaisir (s’il n’y a pas participé directement) le renversement du leader vénézuélien pourtant élu démocratiquement, mais il continue de soutenir le dictateur militaire au pouvoir au Pakistan. Il critique le président Poutine, mais seulement quand celui-ci s’attaque à ses intérêts économiques. Et il s’inquiète de la concentration des médias en Russie, mais reste silencieux sur la concentration des médias en Italie. Tout cela est entaché d’hypocrisie au sens fondamental du mot. Le gouvernement Bush a raison de mettre l’accent sur l’importance des élections, sans lesquelles la démocratie ne se conçoit pas. La démocratie implique cependant plus que des élections périodiques et la légitimité de ces élections dépend de la confiance du public dans le processus électoral lui-même. Dans cette optique, les deux dernières élections présidentielles américaines ne représentent que de pauvres exemples pour le reste du monde. L’ancien président Jimmy Carter, dont le centre d’Atlanta suit les élections dans le monde entier, a soulevé quelques questions sur les récentes élections américaines et sur leur conformité avec les standards que devraient respecter les États-Unis. Alors que l’ancien président Bill Clinton avait cherché à s’assurer que tous les Américains bénéficiant du droit de vote soient inscrits sur les listes électorales, les républicains ont essayé d’annuler ces progrès en rendant difficiles les inscriptions et le vote. La technologie moderne permet facilement et à peu de frais de conserver des traces sur papier des votes effectués sur les machines à voter, et pourtant plusieurs États ont choisi de ne pas fournir ce minimum de sécurité. Au-delà de la question des élections, les citoyens peuvent fournir une surveillance efficace du gouvernement uniquement s’ils sont correctement informés. D’où l’importance des lois sur le droit à l’information. Les hommes politiques préfèrent bien sûr travailler dans le secret et sans supervision. Personne n’irait pourtant employer quelqu’un pour ensuite lui permettre de ne pas l’informer sur les tâches qu’il accomplit. Les hommes politiques sont nommés par les citoyens, qui, en retour, ont le droit de savoir ce que leurs employés font. Les citoyens ont le droit de savoir comment leurs deniers sont dépensés et qui sont les experts consultés pour former les politiques. Ils ont le droit de savoir si ce sont Enron et les compagnies pétrolières qui donnent forme aux politiques sur l’énergie. Ils ont le droit de savoir pourquoi l’on a menti à l’Amérique et au reste du monde à propos des armes de destruction massive en Irak. Mes recherches portent sur les conséquences économiques de cette absence de symétrie dans le monde de l’information. Le manque d’informations précises a par ailleurs d’autres conséquences aussi, si ce n’est plus sérieuses pour le processus politique. La décision de déclencher la guerre d’Irak en est un des exemples les plus tragiques, mais l’Amérique de M. Bush est le théâtre de nombreux autres abus. Décider d’élargir les prestations sociales aux médicaments au sein du programme Medicare, le programme médical américain qui prend en charge les prestations versées aux personnes âgées, était certainement une bonne décision. Mais restreindre la possibilité pour le gouvernement de négocier avec les entreprises pharmaceutiques relève purement et simplement du cadeau et rien ne justifie d’avoir si maladroitement déformé les informations fournies sur les coûts, aujourd’hui estimés à plus de 1,1 billion, sur les dix ans à venir. Cela représente le triple du montant projeté à l’origine par le gouvernement Bush. Aujourd’hui, le gouvernement Bush s’est engagé dans une campagne de désinformation sur la crise qui menace de se produire pour la sécurité sociale. Alors qu’il est clair qu’il faut agir, l’importance du problème n’annonce pas vraiment l’imminence d’une crise. Au contraire, le système pourrait même presque certainement se consolider pour les 75 années à venir avec une fraction de ce qui a été dépensé avec les réductions d’impôts accordées en 2001 et 2003. Un bon système d’information n’implique pas uniquement le droit de savoir mais aussi le droit de dire et donc un univers médiatique diversifié. Il existe, comme nous l’avons remarqué, des reproches justifiés sur le manque de diversité dans la diffusion des chaînes en Russie, sans que M. Bush ne se soit pour autant opposé aux efforts de la commission fédérale des Communications américaine pour affaiblir les lois sur la concentration des médias. La démocratie requiert également la reconnaissance des droits individuels. S’attaquer aux droits d’un individu met en danger les droits de tout le monde. Pourtant, sous la direction de M. Bush, les États-Unis se sont attaqués aux droits civiques de base, tels que l’habeas corpus, qui garantit à tout individu le droit de recourir à un examen judiciaire quand un État l’emprisonne. La détention étendue de dizaines d’individus à Guantanamo, sans acte d’accusation ni jugement, représente une abrogation fondamentale de ce droit. Heureusement, même si M. Bush ne comprend pas des principes aussi fondamentaux, les tribunaux américains les comprennent et se mettent maintenant, quoique tardivement, à réclamer du gouvernement leur respect. Dernier point : quelle est la valeur du droit de vote sans la reconnaissance du droit à un certain niveau de vie standard minimal, comme il est inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’homme ? Dans les pays où la majeure partie de la population vit sous le minimum physiologique, il est bien trop facile d’acheter des voix. Le seul droit économique que le gouvernement Bush reconnaisse est celui de la propriété intellectuelle, pour mettre en avant les intérêts des compagnies pharmaceutiques au détriment des patients atteints de maladies mortelles, et la libre circulation des capitaux, qui a eu tant d’effets dévastateurs dans de nombreux pays. La démocratie américaine fait encore envie à bien des peuples à travers le monde, et il est de bon ton que le gouvernement Bush cherche maintenant à l’étendre au reste du monde avec vigueur. Il serait pourtant bien plus crédible et connaîtrait un meilleur succès s’il regardait de plus près ce qui se passe en son sein, s’il examinait ses propres pratiques de manière plus honnête et s’il s’engageait dans un large débat sur la signification intrinsèque de la démocratie. * Joseph E. Stiglitz, prix Nobel d’économie, enseigne l’économie à l’université de Columbia après avoir dirigé le Conseil des conseillers économiques du président Clinton et servi en qualité de directeur économique et de vice-président de la Banque mondiale. Son dernier ouvrage s’intitule The Roaring Nineties : A New History of the World’s Most Prosperous Decade (Les 90 rugissantes : une nouvelle histoire de la décennie la plus prospère du monde). © Project Syndicate. Traduit de l’anglais par Catherine Merlen.


par Joseph Stiglitz*
Le gouvernement Bush a placé au cœur de sa politique étrangère l’expansion de la démocratie. C’est là une cause bien plus noble que de simplement étendre l’hégémonie américaine. Reste à savoir si M. Bush est sérieux et comprend réellement ce que veut dire le mot démocratie.
Le gouvernement Bush a félicité l’Arabie saoudite suite aux récentes élections municipales, mais qu’en est-il des droits des femmes, de leur droit de vote notamment ? Il a accueilli avec plaisir (s’il n’y a pas participé directement) le renversement du leader vénézuélien pourtant élu démocratiquement, mais il continue de soutenir le dictateur militaire au pouvoir au Pakistan. Il critique le président Poutine, mais seulement quand celui-ci s’attaque à ses intérêts économiques. Et il s’inquiète...