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Au cœur de l’espace urbain, le camp de l’espoir (photo)

«Nous sommes en 2005. Tout le Liban est occupé par les Syriens. Tout ? Non ! Un camp peuplé par d’irréductibles jeunes hommes libres résiste encore et toujours à l’envahisseur. Et la vie n’est pas facile pour les services de renseignements des camps retranchés de Beaurivagium, Anjarium et Baabdum... » (j’en profite d’ailleurs pour saluer messieurs Goscinny et Uderzo). Plaisanterie mise de côté, force est de relever la différence notable entre la pax romana, tombée sous les coups barbares en 476, et la pax syriana qui est en voie d’être substituée par la pax libani. Récemment, un jeune vidéaste libanais a sublimé l’audience du festival « Transmédiales » à Berlin en présentant sa réponse filmée à la déclaration de feu Jacques Derrida, qui avait dit dans une interview télévisée que les Arabes (et pour plusieurs raisons) n’avaient pas encore atteint leur siècle des lumières. Une nouvelle réponse à ce propos est formulée tous les jours par de jeunes patriotes arabes libanais dans le camp établi autour de la statue des Martyrs, au centre-ville de Beyrouth. C’est par ce message de paix et de tolérance, par leur attitude civilisée que ces jeunes ont décidé de répondre à la barbarie venue d’un autre temps, celle des SR libanais et syriens. Lors de la séance inaugurale de la série de conférences données à l’Université Saint-Joseph sur le thème « Le nouveau contrat social entre Libanais après le retrait syrien », j’avais signalé que la première des nécessités pour initier un débat sur un nouveau contrat social interlibanais était le « support ». J’entendais par le mot « support » l’espace public commun où les Libanais de toutes les communautés pourraient évoluer, coexister et débattre ensemble. Cet espace a bel et bien existé avant la guerre de 1975 et d’aucuns vont même jusqu’à affirmer qu’il était tellement riche que son contrôle militaire était l’un des buts que s’étaient fixés les différentes factions qui s’entre-tuaient. L’espace en question n’est autre que le centre-ville de Beyrouth. Depuis les événements de 75, la ville a été décapitée, vidée de son âme, non seulement en raison de la destruction de ses infrastructures et de sa division « manu militari », mais aussi et surtout à cause de la destruction systématique et progressive de tous ses espaces publics et lieux de rencontres qui auraient pu réunir les Libanais de tous horizons. Pendant les longues années d’errance, le centre-ville a vécu les batailles urbaines les plus virulentes de la guerre. Celles-ci n’ont pas abouti à grand-chose sur le plan militaire, mais d’une manière tragique et caricaturale, elles ont contribué à perpétuer le rôle d’espace de dialogue (violent et sanglant, cette fois) du centre. L’après-guerre a eu, de son côté, un effet terrible sur le centre-ville et sur tous les espaces publics du pays car cette phase a substitué à l’urbanisme traditionnel (qui n’était pas brillant, mais qui avait au moins le mérite d’avoir offert aux gens des plates-formes de communication), un urbanisme de voiries qui encourage l’utilisation des moyens de locomotion individuels et ne laisse pas de place aux transports en commun ni aux espaces publics consacrés aux gens de tous milieux. Solidere, la société foncière qui entreprit à partir de 1994 la reconstruction du centre-ville, a largement contribué (à ses débuts) à dégrader les espaces publics où d’éventuelles rencontres populaires intercommunautaires auraient pu avoir lieu. Cette société a transformé la place des Martyrs en terrain vague traversé par deux voies rapides qui empêchaient de fait tout contact piéton (donc humain) avec le cœur de cette place. La place était devenue un carrefour qui ne ressemblait à rien de précis, et même le retour de la statue des Martyrs à son emplacement original a été différé à plusieurs reprises pour des motifs obscurs. Toutes ces contraintes et tous ces problèmes ont commencé soudain à prendre un autre tournant lors du second semestre de l’année 2004 qui fut marquée par des initiatives de changement lancées par Solidere et par plusieurs partis politiques (qui songeaient à en profiter sur le terrain). C’est ainsi que l’on a assisté avec beaucoup de méfiance (combinée, quand même, à un sentiment de soulagement) aux remous suscités par la réinstallation de la statue des Martyrs. Cet épisode a fourni l’occasion de lancer le concours international de réaménagement de la place des Martyrs, patronné par Solidere et l’UIA (Union internationale des architectes). Ces petits pas étaient positifs, mais ils étaient loin d’être suffisants car ils ne semblaient pas émaner d’une volonté claire de redynamiser l’espace public (de la place des Martyrs, notamment). Certaines personnes commençaient à espérer et à penser au renouveau, mais d’autres (comme moi) étaient toujours pessimistes et se rappelaient la fameuse phrase que Gramsci répétait du fond de sa prison : « L’optimisme est le meilleur prétexte à l’inaction. » Les événements qui suivirent allaient prouver que j’avais tort car soudain, réagissant à l’effet dévastateur du tsunami du 14 février, le peuple du Liban s’est comporté de façon émouvante et exemplaire. Les gens n’ont pas attendu les appels de leurs leaders ou les réactions des autres (d’ailleurs, il n’y avait plus d’autres). Ils se sont rués sur la place et ont repris possession de leurs biens. Le camp qui en a résulté symbolise, comme tous les camps, un espoir. C’est un creuset qui est en quelque sorte l’ancêtre de tous (ou presque tous) les établissements humains depuis la préhistoire. Le mythe fondateur de la plupart des grandes villes du globe ne déroge pas à cette règle et l’on y voit toujours une représentation qui décrit le camp humain (la colonie), d’une part, et l’hostilité du site et de la nature environnante, de l’autre. La ville de Beyrouth n’est en aucun cas une exception. À l’occasion du récent concours de réaménagement de la place des Martyrs, certains des documents concernant le site archéologique montraient la présence d’un premier campement humain à quelques mètres près de l’actuelle place des Martyrs (la place de la Liberté). Le camp actuel est donc en train de perpétuer une tradition plusieurs fois millénaire. Cependant, il est insuffisant et inconcevable de se contenter de dire que le camp actuel n’est que la suite d’une tradition historique. Ce camp est d’un type totalement nouveau. La nature environnante n’est plus hostile. Des années de dictature ont mis le pays et la ville dans un État de servitude. Ce camp est un espoir, une lumière. C’est là que se prépare et que se fait la reconquête de l’espace public civil et urbain libanais. Cela se fait par la liberté, la démocratie et l’unité nationale. Ce camp est la tête de pont du renouveau démocratique et culturel libanais et arabe qui pourrait avoir un effet boule de neige. Il pourrait replacer le monde arabe, affaibli par des années de dictatures, sur la voie du renouveau. En opposant la libération des âmes et des esprits aux canons des fusils et à la langue de bois, les jeunes du Liban sont en train de réécrire l’histoire de leur pays. Les historiens nous rappellent souvent comment, en sortant des catacombes, les premiers chrétiens ont durablement changé la face du monde de l’époque, et comment, en sortant de leur désert hostile, les Arabes ont réussi à créer un civilisation brillante allant de l’Indus jusqu’à l’Andalousie. Les lumières qui bercent le camp de la place de la Liberté vont éclairer le Liban et toute la région. Ce camp représente tout ce que nous espérons de beau. C’est le camp de l’espoir, de la promesse. C’est de là que jaillira la liberté. Rani RAJJI Architecte
«Nous sommes en 2005. Tout le Liban est occupé par les Syriens. Tout ? Non ! Un camp peuplé par d’irréductibles jeunes hommes libres résiste encore et toujours à l’envahisseur. Et la vie n’est pas facile pour les services de renseignements des camps retranchés de Beaurivagium, Anjarium et Baabdum... » (j’en profite d’ailleurs pour saluer messieurs Goscinny et Uderzo).
Plaisanterie mise de côté, force est de relever la différence notable entre la pax romana, tombée sous les coups barbares en 476, et la pax syriana qui est en voie d’être substituée par la pax libani. Récemment, un jeune vidéaste libanais a sublimé l’audience du festival « Transmédiales » à Berlin en présentant sa réponse filmée à la déclaration de feu Jacques Derrida, qui avait dit dans une interview télévisée que les Arabes (et...