Elle aurait pu, pendant qu’elle y est, emprunter son ballon à Phileas Fogg pour ce (presque) tour du monde qu’elle entame à partir d’aujourd’hui et pour huit jours dans dix capitales, de Londres à Jérusalem et à la Cisjordanie, en passant par Berlin, Varsovie, Ankara, Rome, Paris, Bruxelles et Luxembourg. Un véritable baptême du feu pour Condoleezza Rice, avec à la clé un triple objectif : tenter, si possible, de reprendre langue avec le Vieux Continent, après les dégâts occasionnés par la malheureuse expédition irakienne ; préparer la visite en Europe de George W. Bush, dans moins de trois semaines ; enfin, accélérer le rythme du processus en cours pour le règlement de la crise palestino-israélienne. En attendant, et histoire de montrer que les choses ont commencé à changer depuis le départ de l’onctueux Colin Powell, le nouveau secrétaire d’État a commencé dès hier à distribuer les bons points et les mises en garde. La Russie ? Elle doit accélérer les réformes démocratiques si elle veut approfondir ses relations avec l’Amérique. Les Palestiniens ? Ils ont fait des progrès ; mais tout n’est pas parfait et il y a encore beaucoup de chemin à parcourir. L’Irak ? Il ne faut pas parler de stratégie de sortie et la communauté internationale doit s’unir en faveur de la stabilité de ce pays, lequel ne devrait plus représenter une menace.
Bagdad une menace ? Décidément, l’Administration US ne veut pas reconnaître que le danger, inexistant sous la tyrannie de Saddam Hussein, n’est devenu réel que depuis l’irruption des Marines. À tout le moins les intentions sont-elles bonnes, si le procédé demeure quelque peu cavalier, comme il sied à une nation dont le président se croit tenu de semer à tout vent la bonne parole que lui communique tous les matins son Créateur. Il est loin le temps où, encore conseillère à la Sécurité nationale, « Condie » décrétait qu’il fallait « pardonner à la Russie, ignorer l’Allemagne, punir la France ». Mardi, elle annonçait son intention de prononcer à Paris un discours qui constituera le point fort de son périple. Pourquoi dans la capitale française ? Parce que, selon son porte-parole Richard Boucher, « c’est l’un des endroits où il y a beaucoup de débats et de discussions sur nos objectifs communs et sur la manière de les atteindre. En ce qui nous concerne, nous voulons y prendre part et mettre nos idées sur la table ». Jacques Chirac a dû se frotter les yeux en relisant cette petite phrase.
L’Irak, il est difficile de l’oublier, continue de représenter la principale pomme de discorde entre les deux pays. Aujourd’hui, si la guerre est loin d’être gagnée, un scrutin législatif vient de se tenir, qui a vu la nette victoire des... électeurs, ce qui renforce dans une certaine mesure la position, jusqu’alors inconfortable, de Washington. Pragmatique, Tony Blair a humé le changement de vent : il s’est dépêché d’annoncer son intention de plaider auprès de Rice pour une approche américaine plus multilatérale des relations internationales. Un engagement d’autant plus facile à respecter que George W. Bush l’avait devancé sur ce plan en faisant état, alors qu’il entamait son second mandat, de sa volonté de resserrer les liens transatlantiques. Il est probable que les autres leaders européens le suivront sur cette voie tant il est vrai que, plus que jamais, l’heure est à la solidarité du moment que l’on agite le spectre du terrorisme international et du nucléaire iranien ou nord-coréen, pour ne pas parler que de ces deux dangers potentiels.
S’agissant du Proche-Orient, la secrétaire d’État a repris ses propos tenus lors de sa confirmation par la commission sénatoriale des Affaires étrangères. Selon elle, « il importe de soutenir l’impulsion de ces dernières semaines ». Singulièrement depuis l’élection de Mahmoud Abbas et les signes de bonne volonté manifestés par Ariel Sharon, engagé dans un prochain démantèlement des colonies de peuplement dans la bande de Gaza et dans une partie de la Cisjordanie. Dans cette partie du monde, il s’agit de voir s’il est possible, maintenant que « plusieurs pièces commencent à se mettre en place, de les mettre ensemble ». C’est là un puzzle qui avait causé pas mal de tracas à un Bill Clinton. Peut-être que là où l’ancien président avait voulu recourir à la ténacité et à la patience faudrait-il faire montre de poigne.
Même avec la meilleure bonne volonté, il serait difficile de reconnaître que la nouvelle « dame de fer » américaine s’est montrée jusqu’à présent d’une louable perspicacité et d’une souplesse qui, paradoxalement, sied plus que la force à la superpuissance qu’elle représente. Attendons de voir si la fonction engendre chez celui qui la détient des qualités nouvelles.
Christian MERVILLE
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