L’année 2004 aura confirmé le recul du mouvement estudiantin, un recul qui commençait déjà à se dessiner dès 2002. Né vers la fin des années 90, ce mouvement, aux débuts pourtant tonitruants, n’a pas réussi à préserver le rythme : il s’essouffle.
Nous ne sommes pas près d’oublier que les étudiants ont été les premiers à dénoncer l’hégémonie syrienne sur le Liban, ainsi que l’ingérence des services de renseignements dans la vie publique. Ils l’ont fait lorsque l’écrasante majorité de la classe politique n’osait pas encore briser ses nombreux tabous. Les terribles journées d’août 2001 et celles qui ont suivi la fermeture de la MTV sont là pour le rappeler.
Seulement, il n’est pas difficile de constater que les slogans de 2004 ne sont que la pâle reproduction de ceux des années précédentes. La rationalisation du mouvement n’a pas abouti, puisque le même schéma contestataire continue à se présenter chaque année, avec une énervante constance, et de moins en moins de perspicacité. En même temps, la « résistance culturelle », qu’on a cru un instant devenir l’emblème des étudiants, est restée à l’état de théorie, privée de toute concrétisation. Ce mouvement s’est essoufflé parce qu’il s’est confortablement installé dans ses propres revendications, convictions. Les étudiants n’ont pas eu l’audace intellectuelle d’assumer leur mission en avançant des idées que leurs parents n’ont jamais osé exprimer, ou même penser. Ils ont été terriblement conservateurs, un non-sens, une chose inconcevable, fatale pour un mouvement étudiant.
En 2004, et comme chaque année depuis 1998, ils ont manifesté pour la souveraineté. Certes courageusement, et malgré les arrestations, interpellations, agressions dont ils ont été les victimes. Mais ils se sont lentement embourbés dans la revendication mécanique, rituelle. Ils n’ont pas pu comprendre en six ans que si la manifestation est un nécessaire et incontournable outil d’expression, elle reste un simple moyen, et tournerait à l’absurde en se transformant en but, en rêve, en fantasme pour chaque étudiant. Saisir qu’elle peut rapidement devenir un formidable moyen de déresponsabilisation collective. Je manifeste donc je suis. Je manifeste pour la liberté de penser en oubliant de penser.
Les étudiants n’ont pas été là lorsque, il y a deux ans, Akl Awit a été poursuivi pour s’être adressé à Dieu (!), lorsque le livre d’Adonis Akra a été interdit par les services de renseignements, qui se portent désormais garants de notre chasteté intellectuelle. Ils étaient trop occupés à manifester au musée. Le mouvement estudiantin ne s’est encore pas mobilisé en 2004 pour la femme libanaise, sans la libération de laquelle une société démocratique reste inenvisageable. Ils n’ont rien exigé en matière de mariage civil. Après dix ans de service militaire silencieusement subi, la contestation en la matière est restée d’une timidité effarante. Cet exemple illustre à quel point le mouvement étudiant manque de rationalité, puisqu’il n’a pas su intégrer, du moins jusqu’à ce jour, cette question, pourtant si vitale, dans ses priorités. Pourtant, une génération entière de Libanais a quitté le pays à cause du service militaire, qui reste aujourd’hui la plus grande plaie déchirant la jeunesse. Des jeunes qui ne comprennent pas pourquoi ils devraient perdre une année de leur vie, de leurs études, alors qu’ils peuvent certainement mieux servir leur pays ailleurs que dans les casernes. Et le projet de loi adopté en décembre par le Conseil des ministres, préconisant la réduction de la durée du service à six mois, n’est que décevant. Les étudiants continueront à perdre en 2005 une année de leurs études, à moins que le Parlement libanais ne décide, pour une seule fois, d’exister.
En 2005, des étudiants nouveaux seront dans les campus.
Ils auront pour défi de mettre un terme à cette formidable aberration qui fait que depuis quelques années, les universités sont investies par la rue, suivant et adoptant des propos sans nuances, alors que leur rôle premier a toujours été, au contraire, de donner naissance à des idées nouvelles, des courants nouveaux, une vision autre.
L’université a tout intérêt à se réapproprier sa dimension intellectuelle, parce que des universités pensantes sont le premier bastion de défense de la société contre l’archaïsme, l’aliénation, le tiers-mondisme, la démagogie, et le premier foyer de contre-attaque contre la militarisation, le despotisme, la répression.
Il incombe au mouvement estudiantin d’offrir à la société libanaise ce qu’elle n’a pas. Il perdrait sa raison d’être en s’intégrant à l’establishment politico-moral en place.
Samer GHAMROUN
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Nous ne sommes pas près d’oublier que les étudiants ont été les premiers à dénoncer l’hégémonie syrienne sur le Liban, ainsi que l’ingérence des services de renseignements dans la vie publique. Ils l’ont fait lorsque l’écrasante majorité de la classe politique n’osait pas encore briser ses nombreux tabous. Les terribles journées d’août 2001 et celles qui ont suivi la fermeture de la MTV sont là pour le rappeler.
Seulement, il n’est pas difficile de constater que les slogans de 2004 ne sont que la pâle reproduction de ceux des années...