Il faut croire que dimanche soir à Kiev, le Ciel était à l’écoute de Leonid Koutchma... « Mon Dieu, disait alors le président ukrainien en déposant pour la troisième fois en six semaines son bulletin dans l’urne, faites que ce soit l’ultime tour ! » Prière exaucée : trente-cinq jours après la mascarade du 21 novembre, Viktor Iouchtchenko a remporté une victoire aussi nette, avec un écart de neuf points, que fut douteuse celle de son adversaire, au soir d’un second tour entaché de tant d’irrégularités que le Kremlin lui-même semblait en avoir honte.
Cette fois, les 12 000 observateurs dépêchés pour surveiller le déroulement du scrutin dans les 33 000 bureaux de vote n’ont eu à constater que quelques violations mineures, sans conséquence notable sur le résultat final. Pour autant, s’achemine-t-on vers une succession sans heurts après les terribles journées qui ont marqué cette campagne électorale à l’occidentale qui aura vu, vient-on de révéler, les quatre candidats en lice au départ (Oleksander Moroz et Petro Symonenko, ainsi que les deux Viktor) débourser non moins d’un milliard de dollars. À lui seul, Ianoukovitch a dépensé 38 % des 132 millions de dollars consacrés à la publicité. Ce qui n’empêche pas aujourd’hui la presse moscovite d’évoquer « la mort professionnelle des conseillers russes en images » et les slogans « qui n’ont fonctionné qu’en Russie ». Par contre, les spécialistes qui entouraient le leader de « la révolution orange » ont su, eux, exploiter bien plus intelligemment la florentine affaire de l’empoisonnement à la dioxine.
Maintenant que les jeux sont faits, l’heure des choix vitaux va sonner pour l’Ukraine, confrontée à des problèmes autrement plus graves que ceux qu’elle a connus ces dernières années. Le plus sérieux étant représenté par les orientations à définir par rapport à l’héritage soviétique. Tout le monde s’accorde à reconnaître que Vladimir Poutine ne renoncera pas de gaieté de cœur à son ancien protectorat, auquel d’ailleurs il fournit le pétrole dont ses usines ont besoin. Cette dépendance explique en partie le fait que dans les ceintures industrielles de l’Est et du Sud – comme à Donetsk par exemple –, plus de 93 % des votes exprimés sont allés au candidat du pouvoir. Se posent aussi des questions de langues et de confessions religieuses : on est russophone, orthodoxe et naturellement tourné vers la Russie dans la zone orientale du pays, ukrainophone, melkite et nationaliste en zone occidentale.
Ce qui achève de compliquer les choses, c’est l’engagement pris par Iouchtchenko d’arrimer le pays à l’Europe – de l’« otaniser », accusent ses ennemis – alors que près de 44 % de la population vient de proclamer son hostilité à un tel choix et de menacer, sans y croire vraiment, de recourir à une sécession. Prudent malgré tout, le nouveau président veut voir dans la Russie un partenaire stratégique et préfère orienter le combat à venir en direction de la corruption, ce mal qui gangrène l’administration, et de la pauvreté qui touche le quart de la population. Sur son chemin se dressent déjà trois obstacles : une réforme constitutionnelle qui réduit considérablement ses pouvoirs au profit du Parlement et qui devrait entrer en vigueur d’ici à un an au plus tard ; des élections législatives en 2006 dont nul pour l’heure ne saurait prédire l’issue ; enfin les séquelles probables de l’attentat dont il vient d’être victime et qui lui minent la santé.
On le voit, l’avenir ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices et le précédent des réformateurs polonais des premières années 90, sacrifiés sur l’autel de la révolution, est encore présent dans les mémoires. Et puis suffit-il de porter au pouvoir des hommes intègres et compétents pour avoir une république idéale ? En outre, et après une période de « wait and see », le Kremlin va contre-attaquer, ne pouvant se résoudre à admettre une perte d’influence, hier en Géorgie et maintenant en Ukraine, dans ce qu’il considère comme son pré carré, lequel se réduit comme peau de chagrin. Mais aussi quel besoin avait-il d’avoir la main aussi lourde, et toujours à l’occasion d’élections, au Kazakhstan, en Bélarus, en Azerbaïdjan, lesquels annonçaient les bourdes commises en Ukraine ?
Devant une foule de ses partisans, Viktor Iouchtchenko disait hier : « Pendant 14 ans nous avons été indépendants ; désormais nous sommes libres. » Au petit jeu des parallèles politiques, pourquoi ne serait-il pas permis – suivez notre regard – d’espérer faire un jour un constat similaire ?
Christian MERVILLE
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Cette fois, les 12 000 observateurs dépêchés pour surveiller le déroulement du scrutin dans les 33 000 bureaux de vote n’ont eu à constater que quelques violations mineures, sans conséquence notable sur le résultat final. Pour autant, s’achemine-t-on...