Public nombreux, sélect et «rotarien» pour cette splendide prestation de l’Orchestre symphonique national libanais placé sous la dynamique houlette de Walid Gholmieh soutenu par deux solistes, Nabil Mroué (à la flûte) et Frédéric Renoux, jeune (15 ans et déjà troisième lauréat, au nom du Liban, du prix international Steinway and Sons en 2003 ) et fougueux pianiste au jeu brillant et remarquable. Soirée placée aussi sous les auspices de la générosité puisqu’avec les fonds récoltés, elle permet aux enfants orphelins des Villages SOS d’apprendre la musique. Musique, mélodie secrète et salvatrice qui nous habite, quand elle parle au cœur et à l’esprit…
Menu trié par conséquent sur le volet pour cet événement volant discrètement au secours de l’enfance avec des pages de Mozart, Vivaldi et Rachmaninov.
Premières mesures pleines de vie et de vivacité, grand éclat de rire devant l’éternité par le génie de Mozart avec la brillante ouverture du Mariage de Figaro. Espièglerie de l’esprit français avec Beaumarchais pour le libretto, rigueur de la prosodie allemande pour des clefs de sol et de fa touchées par une grâce divine et brio de l’élégance italienne pour des phrases d’une beauté solaire, voilà un mariage parfaitement heureux. Mariage plus que détonant et concluant pour ces pages colorées, habilement alertes, habitées d’un humour délicieusement juvénile, animées d’une décapante fraîcheur. Et, en toute aérienne innocence, sans jamais rien emprunter aux thèmes de l’opéra cité. Notes lumineuses comme une soyeuse farandole qui trace d’éclatantes gerbes de feu d’artifice d’une sonorité éblouissante qui nous garde, dans sa gracieuse légèreté, comme sur un nuage…
Soleil de Venise et
romantisme à la russe…
Pour prendre le relais, réduction de l’orchestre, époque de Vivaldi oblige! Et voilà le charmant Concerto n°3 Il Cardellino du prêtre roux de Venise avec, en figure de proue, Nabil Mroué (flûte) présidant amoureusement aux destinées du vent. Œuvre douce comme une caresse tendre et légère, aux frétillements amusants comme ce oiseau aux plumages ramagés surnommé le «poisson doré», titre-phare de l’œuvre interprétée en toute délicate retenue… Vivaldi suggère le profil de ces pépiements et roucoulades en notes fluides et volatiles avec des trilles et des effets d’orchestre d’une subtile et ravissante douceur.
Changement de ton et véhémence absolue pour le volcanique et célébrissime Piano concerto n°2 en c mineur de Serge Rachmaninov avec, au clavier, le presque adolescent Fréderic Renoux (dont on avait salué le talent, dans ces mêmes colonnes, il ya déjà plus de deux ans) qui n’a pas craint (pas froid aux yeux ni aux doigts!) de s’attaquer à un monumental morceau de bravoure et de virtuosité. Cheveux noirs de jais lustrés jusqu’à la nuque, frac noir, chemise à col cassé et papillon blancs, profil et silhouette princiers, le jeune Renoux est l’élégance même devant ses touches d’ivoire. Et déferle cette partition à la poésie délirante et aux accords encore plus somptueux que ses rythmes à couper le souffle. Comme de foisonnantes lames de fond mugissantes, les notes se bousculent et éclatent en un lyrisme échevelé. Sensibilité d’écorché vif et indolence d’un impénitent rêveur se relayent dans des images sonores d’une magnificence parfois baroque mais souvent faisant déployer, comme un étendard battu par le vent, toute la tourmente et la passion de l’âme russe.
Trois mouvements (moderato, adagio et allegro scherzando) se partagent les faveurs d’un postromantisme enfiévré, où les ténèbres de la nuit fusionnent avec les rais de lumière. Torrents de notes incendiées pour traduire en termes passionnels et avec des appoggiatures d’une finesse dentelée toute la narration impétueuse, orageuse, emportée et éruptive d’un Rachmaninov au faîte de son art. Une œuvre difficilement interprétée tant les difficultés et la célérité abondent et on ne fait pas grief au jeune pianiste si quelques notes ont été écrasées. Cela se comprend, et à l’impossible nul n’est tenu. Mais on garde ferme et avec délectation ces moments de magie totale d’un jeu hypnotique et d’une partition saisissante dans sa bouleversante force d’expression.
Un Niagara d’applaudissements dans une salle envahie, dès que les dernières phrases se sont heurtées aux rosaces colorées encore tremblantes des derniers accords plaqués, par la tempête d’une longue et chaleureuse standing ovation. Un bouquet de fleurs cyclamen au jeune, frêle et gracieux héros romantique des touches d’ivoire, tout ému de sa propre performance. Et comme encore non revenu de son exploit et de sa prouesse! Plus émue que lui est sa prof Angela Hadishian, qui salue humblement le public en regardant, du coin de l’œil, avec infiniment d’affection, son «protégé» d’élève. Une autre gerbe de fleurs et en solo, au clavier, La campanella de Lizst avec sa mélodie têtue, obsédante, volatile, dans une cadence de plus en plus folle et affolée… Tout l’art, bien difficile il faut l’admettre, de Liszt pour des mains expertes et qui cheminent, allègres et confiantes, à travers le redoutale et périlleux canevas des notes et rythmes, en terrain familier.
Jamais silence et recueillement ne furent plus religieux pour tant de jeunesse, de beauté et de talent.
Edgar DAVIDIAN
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