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IMPRESSION Orthoptères

Des sauterelles, j’en ai poursuivi, dans les collines de mon enfance, de buisson en buisson, de caillou en caillou, perdant parfois leur trace dans cette terre poudreuse dont elles avaient la couleur. Ce n’était pas ma perversion polymorphe, adjectif terrifiant que Freud attribue aux enfants. Je ne crois pas avoir eu cet instinct chasseur qui pousse les petits à persécuter les bêtes. Mais ces sauterelles, quand elles sautaient, déployaient des ailes de couleurs différentes, et mon jeu consistait à découvrir la féerie cachée sous leur manteau terreux. Parfois jaunes, parfois rouges, orangées, vertes ou bleues, les petites ailes offraient à chaque élan une confidence furtive, et j’en redemandais pour m’assurer d’avoir bien vu ce que j’avais vu. J’avoue une tendresse pour les sauterelles. Elles m’auront au moins appris à ne pas me fier aux apparences. Avant Pinocchio, le vieux Gepetto, menuisier et démiurge, avait dans sa solitude adopté un petit conseiller. Gimini, grillon du foyer, accompagnait de ses grésillements les réflexions mélancoliques du vieil artisan et les idées impulsives de sa jeune créature. Dans cette fable angoissante où l’enfant de bois est soumis à de rudes épreuves avant d’accéder à la vie par le ventre d’un Léviathan, le grillon est l’élément protecteur, le sage qui souffle la bonne décision à qui veut bien l’entendre. Il est la figure maternelle dans cette équation familiale où le seul élément féminin, la bonne fée, représente un idéal inaccessible. Qui mieux qu’un grillon, dans cet univers veuf, pouvait représenter la sécurité de l’intérieur, la chaleur de la maison, la constance d’un lieu réconfortant où l’on revient se restaurer des violences du monde ? J’avoue une tendresse pour les grillons. Ils viennent d’un temps où chaque foyer avait le sien. D’un temps où les maisons, dans le silence, avaient une petite voix où l’on croyait entendre la respiration des murs. Voilà bien trois jours que nous sommes hantés par l’invasion des criquets. Toujours liés à de mauvais souvenirs, ces criquets. Dans la sagesse populaire, ils sont les sinistres messagers des épreuves à venir. On leur fait porter les présages des guerres, des grandes sécheresses, des tremblements de terre. Insectes rougeâtres, ils sont pourtant la bête noire des agriculteurs. Broyeurs indélicats, ils arrivent par nuées dévastatrices, s’abattent sur les cultures et ne laissent après leur passage que désolation. Ils font partie de ces mythes qui se figent dans le vocabulaire des pays qui les connaissent. Comme les criquets, les armées d’occupation. Comme les criquets, les enfants à l’heure du goûter. Comme les criquets, les convives de ces buffets inauguraux que l’on ouvre toujours trop tard, quand la faim a déjà fait un sort à la bienséance. Dans le temps, l’île de Madagascar, éternelle victime des invasions de criquets migrateurs, avait trouvé une solution simple à ce fléau. Ses habitants, n’ayant plus d’autres ressources après leur séjour, avaient pris l’habitude de s’en nourrir, les transformant en aubaine. Ils leur trouvaient même un délicieux goût de crevette. Aussi, lorsque la FAO, prenant conscience de leur détresse, les avait fournis en insecticides pour s’en débarrasser, elle avait créé une autre forme de famine. J’avoue une tendresse pour les criquets. Leur avènement secoue les intelligences engourdies, mobilise la conscience collective, remue les instincts de débrouille et, qui sait, inspire malicieusement des solutions machiavéliques ! Fifi Abou Dib
Des sauterelles, j’en ai poursuivi, dans les collines de mon enfance, de buisson en buisson, de caillou en caillou, perdant parfois leur trace dans cette terre poudreuse dont elles avaient la couleur. Ce n’était pas ma perversion polymorphe, adjectif terrifiant que Freud attribue aux enfants. Je ne crois pas avoir eu cet instinct chasseur qui pousse les petits à persécuter les bêtes. Mais ces sauterelles, quand elles sautaient, déployaient des ailes de couleurs différentes, et mon jeu consistait à découvrir la féerie cachée sous leur manteau terreux. Parfois jaunes, parfois rouges, orangées, vertes ou bleues, les petites ailes offraient à chaque élan une confidence furtive, et j’en redemandais pour m’assurer d’avoir bien vu ce que j’avais vu. J’avoue une tendresse pour les sauterelles. Elles m’auront au moins...