C’est une de ces histoires que John Le Carré aurait aimé raconter et dont ses lecteurs raffoleraient. Une histoire à tiroirs qui se déroule dans le monde glauque des taupes, des agents dormants, doubles ou même triples ; compliquée et pleine de rebondissements, où les non-dits sont autrement plus importants que les maigres révélations parvenues à la presse grâce à des indiscrétions savamment dosées, et qui se termine, on ne sait trop comment, avec son mystérieux cortège de boucs émissaires, peut-être même de cadavres soigneusement maquillés.
Vous aimez les romans d’espionnage ? Vous allez adorer celui-ci. Oyez donc.
Tout a commencé par un article de presse indiquant que le FBI enquêtait sur de possibles fuites au Pentagone dont aurait bénéficié Israël. Le responsable, du nom de Lawrence Franklin – s’il venait à être prouvé, il s’agirait d’un crime relevant des tribunaux fédéraux –, est un analyste, ancien colonel dans l’armée de l’air qui occupa par le passé le poste d’attaché militaire près l’ambassade US à Tel-Aviv. Responsable aujourd’hui de la section Iran au ministère de la Défense, il avait établi des contacts avec des membres de l’American Israel Public Affairs Committee (AI PAC), un lobby prosioniste, pour leur communiquer divers renseignements dont, dit-on, un dossier comportant les grandes lignes de la politique que la présente Administration, sous l’impulsion de George W. Bush, compte adopter à l’égard de l’Iran. Plus grave : des informations classées « top secret » et recueillies par la National Security Agency – dont l’essentiel des activités est consacré à la surveillance électronique dans le monde – faisaient partie du cadeau offert à ce groupe de pression. Dont les représentants aux États-Unis s’indignent, protestent de leur bonne foi et font valoir, à juste raison d’ailleurs, qu’ils n’ont jamais cessé d’entretenir d’excellents rapports avec les autorités américaines, chiffres, dates et noms à l’appui. Le 18 mai de cette année, rappellent-ils, le président US s’est adressé à des assises de leur mouvement, à l’instar d’ailleurs, depuis mars 2003, de pas moins de 37 personnalités officielles, dont le vice-président Dick Cheney, le secrétaire d’État Colin Powell, la conseillère de la Maison-Blanche pour les questions de sécurité nationale Condoleezza Rice, le responsable de la lutte antiterroriste J. Cofer Black... Une manière de répondre à leurs détracteurs: « Pourquoi aurions-nous eu recours à des procédés aussi vils alors qu’avec Washington, la coopération diplomatique et militaire a toujours parfaitement fonctionné ? »
Dans une interview au Jerusalem Post destinée à paraître demain vendredi, mais dont des extraits ont été publiés hier, le Premier ministre israélien Ariel Sharon dément « de la manière la plus emphatique possible » que Tel-Aviv espionne les USA et rappelle l’engagement en ce sens pris par l’État hébreu après l’affaire Jonathan Pollard de funeste mémoire. C’est un fait que, aujourd’hui plus encore que par le passé, ce qui est bon pour l’un des deux pays est bon pour l’autre. En témoigne le nombre impressionnant, dans les rangs des néoconservateurs qui constituent l’essentiel du team présidentiel américain, d’éléments pro-Likoud, les plus connus étant Douglas Feith, David Wurmser et Richard Perle. Ces deux derniers sont, il serait bon de le rappeler, les auteurs d’un rapport (« A Clean Break ») conseillant à l’époque l’abandon du processus de paix d’Oslo.
Dans la capitale fédérale, ils sont quelques-uns aujourd’hui à soutenir que le grand déballage auquel l’on assiste ainsi que le battage médiatique qui l’accompagne sont destinés à permettre, dans l’esprit de leurs organisateurs, de limiter l’influence de ce clan de durs. Ils soulignent ainsi qu’une enquête est toujours en cours pour déterminer comment Ahmed Chalabi, le protégé irakien de Donald Rumsfeld aujourd’hui tombé en disgrâce, avait été en mesure, il y a quelques mois, de signaler aux services d’espionnage iraniens que Washington était parvenu à décrypter l’ensemble de leurs codes secrets. L’homme, on n’est pas près de l’oublier, avait inondé en son temps les divers départements yankees de fausses données sur la situation en Irak – armes de destruction massive, arsenal chimique, collusion entre Bagdad et el-Qaëda, ras-le-bol populaire devant se manifester par un accueil délirant des libérateurs alliés – qui avaient hâté l’intervention militaire de mars 2003. À peu de choses près, les mêmes arguments sont repris aujourd’hui pour justifier une éventuelle opération contre la République islamique.
En attendant une issue à cette rocambolesque affaire, les rapports entre Israël et l’Amérique se retrouvent en pleine zone de turbulence, à une période délicate marquée par des problèmes au sein du gouvernement pour le premier, par une campagne présidentielle aux multiples rebondissements pour la deuxième.
Conclusion pratique : s’il veut gagner la partie, John Kerry n’a qu’à se tenir coi. Et à laisser faire son adversaire. Et meilleur agent électoral.
Christian MERVILLE
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