Il faudra bien se résoudre un jour à faire une place à George W. Bush dans le panthéon des distingués économistes des cent dernières années, aux côtés de John Kenneth Galbraith, Milton Friedman et John Maynard Keynes. Le président américain vient en effet de gratifier le monde d’un de ces savoureux « bushisms » dont les éditeurs new-yorkais délectent leurs lecteurs. Relever le taux des impôts des riches serait inutile car ils trouveront toujours le moyen de tricher, vient-il de décréter sentencieusement. Et aussi, selon lui, parce que les vrais riches, ce sont les dirigeants des petites entreprises. L’allusion est claire : imposons plus lourdement ceux-là ; le pays ne pourra que s’en porter mieux. Et avec lui sans doute cette oligarchie qui alimente si généreusement les caisses du Parti républicain. En d’autres temps, le jugement aurait prêté à sourire. Seulement voilà : si le retentissement a été énorme, c’est que les États-Unis se trouvent présentement engagés dans une guerre électorale acharnée, axée sur les grands thèmes censés intéresser le plus l’opinion publique.
Et l’on retrouve ainsi ce qui figure au tout premier plan des préoccupations populaires. Et n’en déplaise aux sociologues, il ne s’agit pas des tribulations des boys, en Irak ou en Afghanistan ; pas plus que des problèmes de société (mariages gays, interruption volontaire de grossesse), ni même de la place de Dieu dans la vie de tous les jours. En cet été lourd de promesses non tenues et d’incertitude quant aux lendemains, du cap Hatteras à Santa Rosa et de Laredo à Grand Forks, l’homme de la rue a les yeux braqués sur les chiffres du chômage, les oracles de Greenspan et l’indice de consommation des ménages. Or, si le rapport présidentiel publié en 2002 indiquait clairement que le retour à la prospérité serait pour 2004, avec un chiffre de 138 millions de travailleurs, force est de constater que l’on en est loin aujourd’hui, avec une population active de seulement 131 millions de personnes. Il était prévu qu’en juillet dernier, le marché verrait se créer 200 000 nouveaux emplois ; au lieu de quoi il n’y en a eu que 32 000. Sachant que, durant les deux mois précédents, les chiffres avaient été tout aussi décevants, venant plomber un peu plus encore les prévisions d’un déficit abyssal de 445 milliards pour l’année en cours. La menace de crise est bien réelle et ce ne sont pas les vagues palliatifs envisagés qui pourraient éloigner le spectre de la crise, comme l’instauration d’une TVA à l’américaine qui en a hérissé plus.
« It’s the economy, stupid » : plus que jamais la petite phrase assassine de la décennie passée mérite d’être rappelée. La nette et constante détérioration de la conjoncture pourrait expliquer en grande partie le fait que la tradition ne sera probablement pas respectée cette fois : la campagne électorale est appelée en effet à se poursuivre durant la période comprise entre le 13 et le 29 août, soit le temps que dureront les Jeux olympiques d’Athènes. Les artilleurs du Grand Old Party ont préparé leurs batteries en prévision de salves de plus en plus directes et négatives contre le tandem Kerry-Edwards. Il est permis de supposer que dans le camp adverse, et pour ne pas être en reste, on en fera de même et que le ton montera d’ici au mois de septembre, date à laquelle doit se tenir la Convention du Parti républicain.
L’issue de la bataille, comme l’indiquent régulièrement les sondages, demeure incertaine, en même temps que se réduit la marge entre les programmes des deux candidats – en raison de la nécessité de se situer le plus près possible du centre pour gagner les voix des indécis – et que s’enrichit leur trésor de guerre. Pour l’heure, le score est de 216 à 180 millions de dollars en faveur du président sortant, et les dons continuent d’affluer à un rythme jamais égalé par le passé. Mais rien n’y fait : le cœur de l’électorat flottant continue à balancer entre les deux « tickets » proposés. D’où une cour assidue faite aux minorités, objet de toutes les prévenances, la dernière manifestation en date ayant pris pour cibles les Américains d’origine arabe. Dont les voix, lors du dernier scrutin, avaient porté sur Bush dans une proportion de 46 %, contre 38 à Al Gore et 14 à Ralph Nader. Cette fois, a-t-on calculé, la réélection ne serait assurée que grâce à des victoires dans le Michigan, l’Ohio, la Floride et la Pennsylvanie (où se trouvent concentrés un demi-million d’électeurs arabes), ce qui est loin d’être acquis au vu des récents exploits en Irak.
John Adams, deuxième président, voulait à la Maison-Blanche un homme « honnête et sage ». S’agissant de George W. Bush, la première de ces qualités reste à prouver. Quant à l’autre...
Christian MERVILLE
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