Rechercher
Rechercher

Actualités - Opinion

Point de vue Francophile mais non francophone

Par le Dr Élie A. SALEM L’allocution dont nous publions ci-dessous de très larges extraits a été prononcée en français par M. Élie Salem à l’occasion d’un séminaire sur la coopération universitaire française, tenu à l’Université de Balamand – dont il est le président –, en présence de M. Philippe Lecourtier, ambassadeur de France au Liban. L’ancien ministre des Affaires étrangères, qui fut aussi professeur à l’Université américaine de Beyrouth (AUB), est un anglophone qui ne cache pas ses affinités francophiles. Ce mot, Monsieur l’Ambassadeur, se veut un témoignage personnel. Il a été rédigé de tout cœur, mais d’une manière très informelle. J’ai toujours voulu parler de la France en français. Cependant, une réputation nettement établie parmi mes collègues me ferait l’assassin impitoyable de la langue française. J’ai pourtant toujours proclamé ma francophilie, sans être toutefois francophone. Pourquoi je ne suis pas francophone ? Cela est facile à raconter. En fait, je n’ai fait du français que durant deux ans à l’école primaire. Quant à pourquoi je suis francophile ? Cela est un peu plus compliqué à expliquer. Je suis né à Bterram, dans la région du Koura au Liban-Nord, en plein mandat français. À cette époque, les « bonjour » et les « bonsoir » avaient déjà remplacé les formules traditionnelles de salut, « Sabah al-khayr » et « Massa al-khayr ». Ma jeune mère, Lamia, fille d’un vénérable cheikh, qui se targuait de sa culture par rapport à mon pauvre père plébéien, avait choisi de me donner un prénom français Élie, au lieu de l’arabe Élias. « Oum Élie » sonnait bien plus agréablement à l’oreille moderne qu’« Oum Élias », et avait l’avantage de mettre définitivement le nouveau-né dans un contexte contemporain. Les prénoms peuvent avoir un impact ontologique. Dans les années trente, nous avions voulu imiter les Français tout comme autrefois nos aïeux avaient imité les Assyriens, les Égyptiens, les Grecs, les Romains, les Mamelouks et les Ottomans. La « mimésis », comme vous le savez, est un ingrédient essentiel de la culture et du progrès culturel. En un mot, dans les années trente, j’étais imprégné de la langue française. Celle-ci me suivait partout, dans les tracts, les conversations, les formules de salut et de politesse ; bref, elle était à l’origine de l’occidentalisation de Bterram. À la fin des années trente, la Seconde Guerre mondiale fit son irruption. Tout enfant de ce temps en avait fait l’expérience à sa manière. Si, en Europe, les belligérants formèrent d’immenses armées pour conquérir ou défendre des territoires dans le but de servir certaines alliances, au Levant, les choses ne furent pas autrement. Ici, les troupes de plus en plus nombreuses, qui se rangeaient sous le drapeau tricolore (bleu-blanc-rouge), venaient pour la plupart des colonies et des protectorats français. Bientôt, j’allais rejoindre l’école de ‘Aba, à trente minutes de marche de Bterram, pour y étudier la langue et l’histoire de France. Il est dans l’histoire de France quelque chose d’envoûtant, qui sollicite tout l’être, une étrange mystique qui propage sa « mission civilisatrice ». Une fois pris dans ses subtils et raffinés maillons, il nous sera difficile d’y échapper. Sans tenir compte du temps passé avec la langue française, on se retrouve en compagnie de Rabelais, de Montaigne, de Corneille, de Racine, de Stendhal, récitant les Fables de La Fontaine, ou des vers de Rimbaud et de Baudelaire. Quant au grand poète Mallarmé, je l’ai toujours tenu en haute estime, car ses vers atteignaient ce point extrême où l’esprit humain eut à s’aventurer. En un mot, et cela je tiens à l’affirmer, la culture française nous imprègne de toute sa grandeur. Avant-garde de la modernité, elle nous initie aux grandes idées des hommes, et nous permet d’expérimenter les vicissitudes de l’histoire de l’Europe, tout en nous mettant en contact avec les découvertes scientifiques. D’habitude, les personnes qui suscitent notre admiration sont des écrivains, des poètes et des philosophes. Et ce parce qu’ils sont des créateurs qui élaborent des idées, font l’histoire, déclenchent des révolutions et fixent les valeurs de l’humanité. Or, peu de peuples de notre temps ont autant que le peuple français contribué, et du plus profond de leurs âmes et de leurs cœurs, à l’essor du monde. De la France nous sont parvenus les droits de l’homme et la célèbre devise de la Révolution « Liberté, Égalité, Fraternité ». Au Liban, nous avons nos raisons pour aimer la France. L’actuelle image reconstituée de Beyrouth reste marquée par l’indélébile comparaison avec Paris. Beyrouth est un petit Paris d’outre-mer, une sorte de Paris des Arabes. Nul doute que la capitale française est un centre intellectuel, et à ce titre, elle ne cesse d’attirer les intellectuels de par le monde. Il en est de même de Beyrouth. À l’instar de Paris, Beyrouth, ville cosmopolite, est le refuge de tous les opprimés, dissidents et immigrés des pays voisins. Paris, capitale de la vie festive, des hôtels luxueux, des restaurants exquis, du bon vin, de la baguette et du croissant, est en même temps le lieu de la créativité la plus raffinée. Que l’on pense à la mode vestimentaire ou aux cosmétiques, la ville demeure constamment la fine fleur de la beauté. Son opulente grandeur a toujours suscité l’envie des tsars, des empereurs, des présidents et de tous les puissants du monde. Cependant, une vision spécifique s’insinue dans mon témoignage. Car dans l’appréciation d’une culture et des relations interculturelles, un petit événement peut souvent être plus significatif que le meilleur essai savant. Dans les années quatre-vingt, lorsque j’étais ministre des Affaires étrangères, j’ai dû, à ce titre, rencontrer plusieurs chefs d’État et ministres des pays concernés par le conflit du Proche-Orient et la guerre libanaise. Si nombre d’entre eux avaient exprimé leur sympathie pour la cause libanaise, et avaient reconnu au Liban un rôle dans la solution du conflit israélo-arabe, un seul cependant s’était montré un ami bienveillant, entièrement engagé à servir la cause du pays du Cèdre et à s’y adonner de tout cœur. C’était Claude Cheysson, ministre français des Affaires étrangères. Consterné, d’abord, par mon français étranger à la langue châtiée qui fait la fierté de la France, il était toutefois heureux de découvrir en moi un francophile de confiance. Francophone ou pas, Monsieur Cheysson m’avait passé sa carte d’adresses en me disant : « Vous trouverez ici tous mes numéros de téléphone, y compris les privés. Vous pouvez me joindre à n’importe quel moment, en semaine comme en week-end, de jour comme de nuit, et je serai à votre écoute. Au cas où vous voudriez que je vienne à Beyrouth, il suffit de m’avertir quelques jours, voire quelques heures à l’avance, et j’y serai. » Certes, ce langage n’est jamais tenu en diplomatie, il émane d’une personne profondément attachée au pays que je représentais. Maintenant que la nouvelle donne de l’histoire amène de nouveaux acteurs dans la région, et que la langue anglaise gagne en prédominance et occupe les devants de la scène internationale, je voudrais affirmer que nous au Liban, nous à l’Université de Balamand, nous continuons à porter la France en haute estime, et que nous apprécions sa langue comme un écrin qui contient le plus grand héritage de l’humanité. Et si un jour nous nous sentons mis à l’écart par certaines puissances, nous saurons toujours que nous pouvons tourner notre regard vers la France, et clamer tout haut l’enracinement de notre petit pays dans ces relations historiques qui ignorent les aléas du temps. Au-delà des enjeux politiques, il y a toujours la culture ; et au-delà des intérêts immédiats, il y a ces liens solides forgés par l’histoire, et destinés à durer. C’est dans cet esprit que je vous souhaite la bienvenue, Monsieur l’Ambassadeur Philippe Lecourtier, tout en vous remerciant du précieux soutien que la France apporte à notre université, ainsi que de votre engagement personnel à la poursuite de ce soutien. La France est généreuse envers nous, et j’espère que nous méritons cette générosité.

Par le Dr Élie A. SALEM

L’allocution dont nous publions ci-dessous de très larges extraits a été prononcée en français par M. Élie Salem à l’occasion d’un séminaire sur la coopération universitaire française, tenu à l’Université de Balamand – dont il est le président –, en présence de M. Philippe Lecourtier, ambassadeur de France au Liban. L’ancien ministre des Affaires étrangères, qui fut aussi professeur à l’Université américaine de Beyrouth (AUB), est un anglophone qui ne cache pas ses affinités francophiles.

Ce mot, Monsieur l’Ambassadeur, se veut un témoignage personnel. Il a été rédigé de tout cœur, mais d’une manière très informelle.
J’ai toujours voulu parler de la France en français. Cependant, une réputation nettement établie parmi mes collègues me ferait...