Qu’on se rassure, la lecture se porte encore bien au Liban. Non, l’envie de lire ne s’émousse pas et les nouvelles techniques n’ont pas supplanté le livre, même si... C’est, du moins, ce que dégage une enquête-express réalisée auprès de bibliothèques publiques à Beyrouth, Saïda, Zahlé, Batroun, de centres culturels étrangers ainsi que de particuliers et de directeurs d’écoles. Ce que les librairies perdent en clients, ce sont peut-être les bibliothèques publiques qui les gagnent, semble-t-il. N’est-ce pas normal en période de crise ? Avec le temps, la guerre et les conséquences qui les accompagnent, c’est davantage le comportement du lecteur qui a changé, s’adaptant à de nouvelles donnes. C’est aussi un autre genre de lecture qui s’est imposé, du moins à une catégorie de lecteurs, particulièrement les jeunes, en raison de la variété des genres qui leur sont proposés. De nouvelles habitudes se sont installées.
Dans ce nouveau contexte, les bibliothèques publiques (soutenues généralement par les municipalités ou des associations privées) prennent de plus en plus de place dans la vie des lecteurs qui se présentent en deux catégories : ceux qui n’ont plus les moyens de se payer les livres et qui se font à l’idée de se diriger vers une bibliothèque publiques et les autres, les jeunes que l’on initie à la lecture encore tout petits et qui prennent de bonnes habitudes. Et les bibliothèques publiques deviennent un lieu de rencontre et d’échange pour grands et moins grands. Seul bémol de cette enquête, Tripoli, où le directeur de la Rabita Sakafia affiche son pessimisme quant à ce sport culturel remplacé par les nouvelles technologies, d’après lui.
Un tour d’horizon a permis de recueillir des informations aussi intéressantes que réconfortantes. Najwa Assaf, de la bibliothèque municipale de Beyrouth (Assabil, Zokak el-Blat) est surprise par l’affluence quotidienne des lecteurs, jeunes et moins jeunes (140 par jour). « Ils ont une gourmandise de lecture », dit-elle. À la bibliothèque du CCF de Beyrouth, ils sont environ 300 à fréquenter ses salles quotidiennement. « 45 000 personnes défilent par an à la bibliothèque publique de Baakline, dotée de près de 100 000 ouvrages et 250 périodiques », affirme Ghazi Saab, le responsable. La plus petite des bibliothèques publiques (BP), celle du Cercle de dialogue de Batroun créée par des jeunes pour d’autres jeunes, accueille une cinquantaine de visiteurs par jour, généralement des étudiants qui viennent pour la recherche. Cela, sans compter les classes entières qui passent, selon un programme établi à l’avance, et les samedis, jours d’affluence record pour des raisons évidentes.
Des espaces de rencontre
Tous les étudiants considèrent les bibliothèques publiques comme des centres d’information et de documentation. Ils viennent surtout consulter ou emprunter des livres utiles, didactiques. Les moins jeunes, par contre, s’intéressent aux romans, livres historiques ou politiques. Même les mamans qui viennent prendre quelque chose pour leurs enfants ou pour accompagner ces derniers sont tentées et finissent par mordre à l’hameçon. Il y a aussi les périodiques. Toutes les bibliothèques sont bien équipées de ce côté-là.
Les gens ne savaient pas vraiment ce qu’était une BP et, en la découvrant, ils découvrent par la même occasion leur droit à une lecture gratuite ou presque. Elles se développent de plus en plus et le nombre de lecteurs grossit. Si on ne crée pas des nouveautés et des activités, ces endroits seront désertés, souligne Nida’a Ghazal de la BP Maarouf Saad de Saïda. Assabil, par exemple, fait des petits et ouvre dans d’autres quartiers de Beyrouth. À Zahlé, un projet de deux nouvelles bibliothèques municipales est en chantier, sans compter la principale, qui s’agrandit de 500 m2, ce qui porte à quatre le nombre de ces lieux de culture dans la capitale de la Békaa, explique Nada Marouni, membre du comité. Toutes développent sérieusement le volet enfants avec des activités appropriées. Et puisque la BP devient un espace social et utile, la multiplication de ces espaces passe par le livre.
L’ancien ministre Ghassan Salamé avait déjà compris l’importance de l’enjeu et le ministère de la Culture a constitué un réseau qui regroupe aujourd’hui 35 BP partenaires de cette administration qui les soutient de diverses manières. « Avec la multiplicité des nouveautés et des genres de lecture, on lit davantage, affirme Antoine Boulad, directeur d’une grande école. Pour lui, « libraires et BP travaillent ensemble pour faire aimer la lecture. Cela paraît antagoniste, mais tout ce qui sauve le livre ne peut avoir que des retombées positives sur tous ». En fait, si les amoureux du livre deviennent de plus en plus nombreux, ne constituent-ils pas les futurs clients des librairies ?
Reste les groupes de lecture. Très anciens ceux-là. Des personnes de professions différentes qui se retrouvent régulièrement pour discuter d’ouvrages lus. Ils constituent un fonds commun de livres renouvelables, sur propositions des uns et des autres.
En 1995, on conseillait d’acheter une encyclopédie très connue parce que, disait-on, c’était la dernière édition. En 2002, cette même encyclopédie était rééditée de nouveau.
C’est dire que le livre semble avoir de beaux jours devant lui, avec cette bonne odeur de l’encre et du papier. Irremplaçable.
Maria CHAKHTOURA
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