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Actualités - Chronologie

CORRESPONDANCE La pierre philosophale de Chafic Abboud

Paris – De Mirèse AKAR Au téléphone, il y a peu, la voix enjouée malgré tout, Chafic Abboud ne donnait pas cher de lui-même. Trop bu d’arak. Trop fumé. Trop gambergé devant son chevalet. Il ne travaillait plus depuis des mois. C’est dire si sa dernière exposition, en décembre 2003, à la galerie Claude Lemand, venait à point nommé pour récapituler cinquante ans de ses petits formats. Un chiffre rond commode pour une rétrospective, mais, à la vérité, il avait été en activité plus longtemps que cela. Toujours dans la même ligne, tel qu’en lui-même et tel qu’il se voulait. Avait-il jamais cherché à faire autre chose ? Eh bien oui, et l’on aurait eu du mal à le deviner tant il paraissait « installé » dans son style. Il m’avait pourtant annoncé un jour qu’il se croyait sur le point de trouver la pierre philosophale. Mais, pour garder le triomphe modeste, il avait pris quelques précautions oratoires, se demandant, rigolard, s’il n’était pas en train de se fourvoyer. De cette pierre philosophale, il n’avait plus jamais reparlé. Je le taquinais : « Mais tu l’avais découverte depuis le tout début ! À chaque artiste la sienne : on ne la rencontre pas deux fois sur son chemin !» Une peinture immuable De fait, sa peinture, dans une lointaine postérité (abstraite) de Bonnard, semblait en quelque sorte immuable. Il prenait les mêmes couleurs et il recommençait. Rien à ajouter, rien à retrancher, en venait-on à penser devant ces petites touches juxtaposées dans une combinatoire qui était sa marque de fabrique et se voulait une ode au jaune, au rose, au bleu, au rouge et à ce mauve pour lequel il proclamait un amour particulier, de son propre aveu presque déraisonnable. Il n’était jamais aussi heureux qu’en sortant de chez Sennelier, quai Voltaire, lesté de paquets pleins de tubes qui ne lui « feraient » que quelques semaines. « C’est seulement alors que je me sens riche ! » s’exclamait-il. Avec Assadour, qu’il plaçait très haut, il aimait à parler technique, cuisine picturale. On se sentait alors quelque peu béotien, mais cela décuplait le plaisir de les écouter ! Nous avions tous été fugitivement chagrinés de le voir un beau jour devenir Shafic au lieu de Chafic. Mais la graphie anglo-saxonne s’était imposée comme une nécessité au moment où il commençait d’exposer hors de France et où se profilait pour lui une notoriété internationale. Il ne se cachait pas d’être dur en affaires, d’exiger beaucoup de ses galeristes. Après tout, pouvait-on se dire, son talent valait bien cela. Il se qualifiait aussi d’ « avare », en y mettant une ostensible coquetterie. Et c’est vrai qu’il n’aimait pas donner. Il ne détestait pas, en revanche, recevoir. En prenant possession de son appartement-atelier proche du parc Montsouris, il avait trouvé, scellé au mur de son séjour, un bas-relief du précédent occupant des lieux, le grand sculpteur roumain Hajdu, et l’avait considéré comme un cadeau de bienvenue. Langage rustique Quand on dînait chez lui, on se moquait bien de le voir mettre les petits plats dans les grands. On se servait du bœuf-carottes à même le fait-tout placé au centre de la table, et seule comptait la conversation. On s’amusait de l’entendre forcer sur le langage rustique de son Mhaïté natal et dire des choses sophistiquées avec un accent résolument montagnard. Il affichait avec une belle constance des goûts plébéiens, et cela ne relevait en rien de la pose. Quand, après avoir tenu une galerie qui portait son nom à Paris, Waddah Faris était parti pour Barcelone et y avait fastueusement invité ses amis, Chafic s’était offusqué de se voir logé d’office dans un palace de la ville, menaçant de louer une chambre dans un hôtel borgne. Ce qu’il avait sans doute fini par faire ! Il aimait à baigner dans son « jus » d’origine. Voici quelques années, de retour de Beyrouth où il avait exposé, il racontait avec jubilation: «C’était merveilleux : j’ai embrassé tout le monde, et tout le monde m’a embrassé !» Une façon de marquer sa désapprobation devant la sécheresse des relations sociales à Paris. Mais une autre fois, il était revenu furieux, outré d’avoir été utilisé à son insu pour cautionner une manifestation culturelle sans intérêt. «Ah ces Libanais ! Ils ne changeront jamais!» Écorché vif, Chafic Abboud? Évidemment, comme tout artiste digne de ce nom. * La dépouille de l’artiste arrivera à Beyrouth cet après-midi, à 13h40, par le vol d’Air France, accompagnée de sa famille. Le service funèbre aura lieu demain, à mhaïté (Bickfaya) à 16 heures, et les condoléances seront reçues dans les salons de l’église.
Paris – De Mirèse AKAR
Au téléphone, il y a peu, la voix enjouée malgré tout, Chafic Abboud ne donnait pas cher de lui-même. Trop bu d’arak. Trop fumé. Trop gambergé devant son chevalet. Il ne travaillait plus depuis des mois. C’est dire si sa dernière exposition, en décembre 2003, à la galerie Claude Lemand, venait à point nommé pour récapituler cinquante ans de ses petits formats. Un chiffre rond commode pour une rétrospective, mais, à la vérité, il avait été en activité plus longtemps que cela. Toujours dans la même ligne, tel qu’en lui-même et tel qu’il se voulait.
Avait-il jamais cherché à faire autre chose ? Eh bien oui, et l’on aurait eu du mal à le deviner tant il paraissait « installé » dans son style. Il m’avait pourtant annoncé un jour qu’il se croyait sur le point de trouver la...