On nous a suffisamment rebattu les oreilles avec notre obsession du mariage, comme si nous étions les seules à rêver robe blanche, voile de tulle et ce «oui» qu’on voudrait ne donner qu’une seule fois. Alors oui, nous aimons le mariage, et oui en robe blanche et pour toujours, et que les médisantes et les médisants aillent ressasser ailleurs leur mépris d’une si jolie tradition. Ils auront beau critiquer, elle sera belle, la mariée, au moins aux yeux de celui qui l’aime. Déjà les tonnelles bourgeonnent, et les bans sont tournés en grands conciliabules. Déjà les essayages, les tailles qui s’affinent, parfois péniblement à mesure que l’émotion grandit. L’été approche. C’est la saison des serments et du retour des expatriés pour les grandes vacances. Bientôt les familles seront presque au complet pour s’associer au bonheur des nouveaux couples. Tant d’enjeux collectifs dans cette cérémonie qui a beau n’engager que deux personnes. Tant de rêves de bonheur, d’angoisses parentales, de rivalités familiales, ou au contraire de rapprochements spontanés. Tant d’imagination, autant que de peur d’en manquer, et le souci d’innover sans choquer, ou au contraire de s’inspirer des autres sans être d’affreux copieurs.
Les couturiers libanais ont toujours fait la part belle à la robe de mariée. Pour beaucoup, ce fut leur première commande, la prouesse qui les a lancés. Leur mariée défile toujours en finale, à leur bras, sur une danse du terroir qui émeut le public jusqu’aux larmes, à tous les coups. En attendant les grands orgues, nous avons choisi de montrer des robes de mariée dessinées par huit d’entre eux. Des ténors de renommée internationale, tels que Élie Saab et Georges Chakra; des talents largement confirmés, tels que Rabih Keyrouz dont le petit chemin a déjà des allures de boulevard ; des étoiles montantes, telles que Tony Ward, considéré comme un espoir par la Chambre italienne de la haute couture, ainsi que Zouhair Mourad, chouchou d’une clientèle arabe et régionale dont il a su comprendre les exigences ; et enfin de nouveaux venus tels que Dany Atrache, Viken et Édward Arzouni.
Élie Saab, dans la foulée de sa collection dédiée à Gustave Moreau, empreinte d’un ésotérisme inspiré de la mythologie méditerranéenne, a tourné le dos au blanc traditionnel pour décliner ses mariées dans des ors chatoyants sur fonds beiges ou ivoire soutenu. Georges Chakra, dans un parti pris plus contemporain, nimbe les siennes de tulle blanc rebrodé de roses. Le voile entoure le buste, de sorte que la mariée semble éclore d’un nuage fleuri. La mariée de Rabih Keyrouz est romantique sans mièvrerie. Sanglée dans un corset perlé en billes de verre transparentes, elle arbore une allure sportive, ballerine de face, nageuse de dos. Mais la sirène est loin de se terminer en queue de poisson! Vingt-quatre mètres d’organza blanc découpés en bandelettes assemblées en forme de fleurs ornent son jupon spectaculaire. Par-delà l’exploit technique, le résultat est d’une légèreté et d’un humour réjouissants. Tony Ward, dont la philosophie en haute couture consiste à compliquer les réalisations pour défier les copieurs, présente – blague à part – un fourreau de facture classique où les motifs de broderie font tout de même un drôle de raffut. Bourreau de travail, soucieux de satisfaire tous les goûts, il avait présenté lors de son défilé à Rome pas moins de cinq robes de mariée parmi lesquelles nous avons apprécié l’élégance de la jupe de satin ivoire plissée à la taille et son corset de dentelle, le voile rebrodé sur la bordure portant le même motif que le bustier. Chez Zouhair Mourad, qui pèche par excès de motifs de broderie comme beaucoup de ses pairs, nous avons aimé une robe inspirée des années folles avec son voile jusqu’à terre noué des deux côtés du visage. Le dos est travaillé autour d’un anneau, clin d’œil seventies qui ajoute à la décontraction de l’ensemble. Dany Atrache, lui, préconise le voile porté sur le côté pour dégager une épaule. Ses dentelles brodées sur tulle célèbrent des poitrines nues et supposées bien accrochées. Soit, si la surcharge dominante ne faisait pas désordre. La robe de Viken commence par un décolleté gracieux sur des manches de dentelle portées jusqu’aux épaules. Le reste est un tel bouillon de broderies, de tulle, de satin, de dentelles et de plissés qu’on ne saurait distinguer la mariée de la chantilly. Le savoir-faire est là, est-il pourtant nécessaire de vouloir tout faire à la fois? Édward Arzouni est un résumé des deux précédents. Décolletés vertigineux sur poitrines opulentes, broderies, coupes de biais, plissés, chaînettes, transparences, et si les dos sont parfois joliment mis en valeur, l’ensemble manque de netteté.
Cet été, dans le monde, les robes de mariée seront de toutes les couleurs. Au Liban, cérémonie religieuse oblige, on reste fidèle au blanc. Nos couturiers, de plus en plus nombreux, de plus en plus talentueux, sont à même de relever le défi de cette fameuse robe d’un jour, et souvent robe d’une vie. Ceux qui maîtrisent déjà leur métier ont appris à conjuguer humour et naturel, luxe, allure et élégance dans des effets spectaculaires. Les autres ont encore à apprendre, malgré la pression d’une clientèle férue de «chak» (broderie), que simplicité fait beauté.
RUBRIQUE RÉALISÉE PAR FIFI ABOU DIB
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