Dans la foulée de la tragédie de l’avion de Cotonou, M. Gébrane Tuéni, PDG d’« an-Nahar », a écrit vendredi un éditorial musclé, dans lequel il se demande si le président de la Chambre n’est pas mêlé à l’affaire, par le biais de proches qui auraient aidé, sinon protégé, la compagnie qui loue l’avion. M. Berry a vivement réagi, rejetant toutes les accusations et s’indignant d’être mis en cause par le journal. Que pense M. Tuéni de la polémique qu’il a provoquée ?
Gébrane Tuéni, PDG du quotidien « an-Nahar »
Q : Un journaliste a-t-il le droit de se substituer à un tribunal et de lancer des accusations ? Dans cette affaire, n’avez-vous pas le sentiment d’être allé trop loin ?
R : Il est certain qu’un journaliste ne peut pas se substituer à un tribunal et lancer des accusations, à moins d’avoir les preuves suffisantes. Par contre, son devoir est de poser des questions, quand il le faut et quand une affaire suscite beaucoup de doutes au sein de l’opinion publique. Mais s’il y a diffamation, les tribunaux sont là pour trancher et appliquer la loi.
Dans l’affaire que vous évoquez, je n’ai pas du tout le sentiment d’avoir été trop loin. Je n’ai fait que poser les questions qui sont sur toutes les lèvres dans la rue et même chez les enquêteurs. Les noms que j’ai cités existent dans les procès-verbaux de l’enquête et je n’ai fait que me demander quels sont les liens entre ces personnes et le président de la Chambre, pourquoi la compagnie emploie-t-elle un pilote libyen et non libanais, à qui appartient-elle effectivement, etc.
Q : Comment voyez-vous la fin de cette polémique et seriez-vous prêt à présenter des excuses à M. Berry si un compromis est trouvé ?
R : Pas du tout. Il n’existe aucun contentieux personnel entre le président Berry et moi-même, ni entre aucun homme politique et un journaliste. Ce dernier ne fait que rapporter l’opinion des gens. J’estime que j’ai accompli mon devoir en posant des questions et j’ai bien pris soin d’ajouter que « tous ces on-dit » pourraient être faux. Si M. Berry estime qu’il est tabou, c’est dommage. Je pense qu’au contraire, il devrait me remercier car je lui ai fourni l’occasion de répondre à toutes les rumeurs.
La presse doit faire bouger les choses. Elle peut parfois avoir tort et parfois avoir raison. Mais elle a le devoir de faire pression pour qu’éclate la vérité, lorsqu’il y a un doute sur un sujet donné. D’ailleurs, je ne suis pas le seul à m’être posé ces questions publiquement. M. Walid Joumblatt et même cheikh Nasrallah ont évoqué de grosses implications. Ne trouvez-vous pas curieux que l’on ignore jusqu’à aujourd’hui à qui étaient destinées les caisses de mangue qui ont causé le surpoids et donc le crash de l’avion ? À qui étaient aussi destinés les dix millions de dollars qui se trouvaient à bord et que personne n’ose réclamer ? Qui vendait les billets pour cet avion au Liban, qui était son opérateur à l’AIB ? Il y a trop de questions sans réponses dans cette tragédie, et le devoir de la presse est de les soulever.
Q : Et si M. Berry porte plainte contre vous ?
R : Ahlan wa sahlan, les tribunaux trancheront. Mais je n’ai pas le sentiment d’avoir commis la moindre faute.
Okab Sakr, étudiant en sociologie et philosophie à l’UL
Q : Pensez-vous que M. Gébrane Tuéni a été trop loin dans ses accusations contre M. Berry et un journaliste a-t-il le droit de se substituer à un tribunal ?
R : Je ne crois pas que le rôle du journaliste est de se substituer à un tribunal. Mais votre question comporte un piège. Car s’il n’est pas un juge, cela ne signifie pas qu’il ne doit pas exercer un pouvoir de contrôle et dénoncer les lacunes et les failles dans l’exercice du pouvoir. C’est son rôle de mettre l’accent sur les problèmes des citoyens et sur ce qu’il considère être un comportement erroné.
À mon avis, dans son éditorial, M. Tuéni s’est fait l’écho de rumeurs qui circulaient dans la rue et qui concernent les responsables. Il n’a donc pas été plus loin que ce qui se dit en ville. De plus, il est resté prudent, évitant les affirmations, mettant des « peut-être » et des « on-dit », avant chaque accusation. Enfin, chaque personne publique doit accepter d’être l’objet de critiques. Et la justice déterminera en définitive s’il y a ou non un délit. Personnellement, je crois qu’il n’y en a pas et le président de la Chambre dispose de moyens suffisants et de nombreuses tribunes pour pouvoir expliquer en long et en large son point de vue. Je pense d’ailleurs qu’il a pris l’éditorial de Tuéni comme prétexte pour répondre à toutes les rumeurs qui le mettent en cause. C’est pourquoi, il me semble qu’il a réagi plus qu’il ne le fallait, pour justement en finir avec tous les on-dit.
Q : Comment voyez-vous la fin de cette affaire ?
R : Le scénario retenu satisfait-il tout le monde ? Peut-être, à l’exception des citoyens et des journalistes eux-mêmes.
Scarlett HADDAD
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Gébrane Tuéni, PDG du quotidien « an-Nahar »
Q : Un journaliste a-t-il le droit de se substituer à un tribunal et de lancer des accusations ? Dans cette affaire, n’avez-vous pas le sentiment d’être allé trop loin ?
R : Il est certain qu’un journaliste ne peut pas se substituer à un tribunal et lancer des accusations, à...