Misérable tas de secrets, disait Gide. Misérable jardin mangé d’orties, que nous sommes. De tout ce qu’on aura réalisé, au bout d’une vie, de tout ce qu’il nous aura été donné de donner, au fond, il ne sera retenu que le pire. Simplement parce que en lui réside notre vraie part d’humanité. Le reste, on l’emporte – qui sait – au paradis .
À peine regrettait-on l’écriture incisive de Françoise Giroud, à peine oubliait-on les deux ou trois choses qu’elle avait bien voulu révéler d’elle-même et qui, hormis le prestige de la distribution, sont au fond le lot d’une femme ordinaire : amour, enfants, carrière, maladies, deuils…À peine tiède sa pauvre dépouille rongée d’ostéoporose et ne tenant que par l’orgueil comme une épave par la peinture, il avait fallu que la rumeur la rattrape, que la cohorte des cyniques, des brise-mythes et des nécrophages plantent leurs crocs dans sa statue de papier.
Par atavisme Giroud la Turque en savait un rayon sur la cruauté des harems. Par atavisme, et sans doute pour l’avoir été, elle savait qu’une femme pouvait être une louve pour une autre femme Surtout quand elles se battent pour une même tanière. Giroud savait qu’Ockrent préparait sa biographie non autorisée. Elle avait simplement demandé que celle-ci ne fut publiée qu’après sa mort.
Mais qu’y a-t-il dans cette biographie qui puisse intéresser un public autre que la litanie des désœuvrés aux rêves étroits, autre que la meute des ricaneurs et des réducteurs de têtes ? Il y a que Giroud a aimé jusqu’à la folie. Il y a que Servan-Schreiber a fendu sa cuirasse et puis l’a laissée vulnérable et nue pour une femme dont il espérait des enfants. Il y a que dans cette folie-là, Giroud, écorchée, n’ayant d’arme que sa plume, de peau que ses mots, aurait adressé des lettres anonymes au couple usurpateur. Anonymes parce qu’elle était hors d’elle-même, littéralement, et qu’elle n’eut pas signé de son nom les délires écrits par une Françoise parallèle qu’elle avait même tenté d’assassiner au moment du scandale. Schreiber avait compris, lui qui la connaissait si bien, qu’en se tuant à moitié, elle ne cherchait à tuer qu’une moitié d’elle-même. « Une Giroud, ça ne se rate pas », aurait-il dit. On l’avait trouvé mauvais.
C’est classé, couvert, pardonné, du moins par prescription, par les intéressés eux-mêmes. Quel éclairage, à présent, cet épisode pouvait-il ajouter à l’apport de Giroud, à l’audace mêlée d’élégance dont elle a fait une langue à part dans la presse écrite française ? Ce n’est pas Ockrent, compromise dans cette œuvre de bas étage qui, en détruisant une icône, peut prétendre la remplacer. C’est un des B.A.-BA du journalisme que d’acquérir la science des vérités bonnes à dire et celle de la discrétion qui fait la grande presse.
Angelo Rinaldi, constatant que ce livre était bourré de guillemets et de citations de témoins, a eu dans Le Nouvel Observateur ce mot superbe : « faut-il que le bois ait manqué pour édifier le bûcher ? » Faut-il toujours que l’on brûle ce qu’on adore ; faut-il qu’en le brûlant on le donne à adorer ?
Fifi ABOUDIB


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