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Impression Le monde au cœur

On dit que les missions étrangères qui ont sévi sur l’éducation de nos aïeux ont divisé les libanais en deux camps culturels : d’une part les anglophones, héritiers du protestantisme quaker, adeptes du retour à la nature, sobres consommateurs du fruit de leur labeur, érigeant la simplicité rustique en vertu et cultivant la fidélité aux origines ; et d’autre part les francophones, victimes d’un snobisme de mauvais aloi qui méprisait le vêtement traditionnel, interdisait l’usage de l’arabe dans le cadre scolaire, et imposait un savoir-vivre à l’emporte-pièce, un raffinement parisien mal assimilé qui rendait ses disciples antipathiques et ridicules auprès des « friends » armés de la Bible et de Shakespeare. Est-ce la raison pour laquelle, près de deux siècles plus tard, les descendants des deux clans se réservent mutuellement un fond de méfiance ? Les clichés sont tenaces et la guerre des « cool » issus des écoles américaines contre les « coincés » issus des écoles françaises continue en sourdine bien qu’en vertu de la mondialisation elle n’ait plus vraiment sa raison d’être. L’éducation n’est plus le lieu de l’endoctrinement puisque l’accès à l’information est le même pour tous. Le distinguo se situerait plutôt au niveau du traitement de l’information, d’une certaine manière de la recevoir et de la restituer. Ainsi, dans une vision caricaturale, face à un même débat, un anglophone sortira sa panoplie de maximes, de proverbes et de prêt-à-penser Hallmark. Il s’appuiera au besoin sur un exemple rarissime, une exception qui, pour un francophone, ne fait naturellement pas la règle. Le francophone, lui, se perdra en conjectures et en conjonctions, dans la tentative pas toujours heureuse d’une analyse de son cru. Il y a toujours un fond d’influence religieuse dans l’exercice de l’intelligence. Chez les protestants, une longue tradition d’intangibilité de l’écrit biblique a figé la réflexion dans la forme de la citation. Chez les catholiques, la présence de quatre Évangiles a ouvert la voie de l’exégèse, de l’interprétation et de la comparaison, libéré l’écriture et autorisé les nuances. Ainsi, les premiers se sont délestés des lourdeurs de l’analyse, passant à l’acte sans transition à la lumière d’une pensée consensuelle, alors que les décisions des autres étaient ralenties par un processus intellectuel plus exigeant. La sagesse nostalgique de l’islam, notre culture initiale portée par la langue arabe, nous a permis de filtrer ces apports exogènes, de les lier dans la chimie d’une culture unique et de les fondre dans notre exception. Avec une langue pour chaque usage et un mental tricéphale, au Liban, nous n’avons pas attendu la mondialisation pour l’avoir dans le sang. Pour ce qui est de notre identité, c’est Borges qui a trouvé la formule : « L’appartenance à un pays est un acte de foi ». Il fallait bien une citation.
Fifi ABOUDIB
On dit que les missions étrangères qui ont sévi sur l’éducation de nos aïeux ont divisé les libanais en deux camps culturels : d’une part les anglophones, héritiers du protestantisme quaker, adeptes du retour à la nature, sobres consommateurs du fruit de leur labeur, érigeant la simplicité rustique en vertu et cultivant la fidélité aux origines ; et d’autre part les francophones, victimes d’un snobisme de mauvais aloi qui méprisait le vêtement traditionnel, interdisait l’usage de l’arabe dans le cadre scolaire, et imposait un savoir-vivre à l’emporte-pièce, un raffinement parisien mal assimilé qui rendait ses disciples antipathiques et ridicules auprès des « friends » armés de la Bible et de Shakespeare. Est-ce la raison pour laquelle, près de deux siècles plus tard, les descendants des deux clans se...