Dès la fin de l’intervention américaine en Afghanistan, le concept de guerre résiduelle a refait surface sur la scène internationale, notamment avec la réouverture du débat sur le désarmement de l’Irak. Si la guerre en Irak apparaît aujourd’hui comme un simple épisode de la bataille que livre l’Occident et à sa tête les États-Unis d’Amérique contre le terrorisme, la vérité sur les motifs de l’intervention américaine demeure cependant ambiguë en raison de leur diversité. Il faut préciser d’emblée que l’étude du système international s’articule autour de deux notions-clés : l’« État de nature », qui constitue l’une des caractéristiques majeures du système international, et la recherche de l’intérêt en terme de puissance qui demeure le but ultime de toute entité étatique. Ce qui nous amène à nous poser deux questions majeures : 1- Pourquoi une dictature telle que l’Irak ne s’est-elle pas retrouvée seule face au géant américain ? 2- Comment un pays caractérisé par un passé aussi belliqueux et par une violation récurrente des droits de l’homme (cependant riche en hydrocarbures !) a-t-il semé la division au sein de toutes les organisations régionales et internationales ? La seule hypothèse qui répondrait à ces interrogations serait la tendance naturelle des États à préserver leurs intérêts et à les traduire en terme de puissance. Sur le plan légal, l’action des États-Unis s’est faite sous l’égide du principe du désarmement des « États voyous » (l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord, soupçonnés de détenir des armes de destruction massive) et accusés d’accointance avec certaines organisations terroristes, ce qui constitue un danger direct qui menace la sécurité du « monde moderne occidental ». Or, un tel rapprochement n’a pas été prouvé, et la guerre contre l’Irak devient donc de type préventif, et en contradiction totale avec le principe même de légitime défense tel que prévu dans l’article 51 de la Charte des Nations unies. Ce même droit international, s’agissant du concept de libération de l’Irak du joug de Saddam Hussein, précise, d’après l’article 2 alinéa 7 de la Charte de l’Onu, qu’aucune disposition n’autorise les Nations unies à intervenir dans des affaires qui relèvent essentiellement de la compétence nationale d’un État, de même que chaque État a le droit de choisir ses propres institutions et son propre régime politique (réf. : PM Dupuy, manuel de DIP, éditions Dalloz, p. 105). Étant donné l’état de nature, qualifié de quasi anarchique, dans lequel s’inscrivent les relations internationales, une intervention américaine illégale et illégitime devient ainsi concevable de fait. Si, sur le plan légal, la situation nous paraît aussi claire, sur le plan international, le panorama est plus chargé. Il ne s’agit plus là de contredire des textes mais de contrecarrer des volontés étatiques. Les Américains, forts de leur victoire sur le communisme, tentent d’imposer les nouvelles règles du jeu international. Ceci s’est concrétisé par une intervention explicite unilatérale contre l’Irak, faisant des quatre membres permanents du Conseil de sécurité les premières victimes de ce « nouvel ordre international ». Cette intervention consolide la thèse de Joseph N. Nye Jr, selon laquelle l’hyperpuissance américaine ne veut plus partager le pouvoir international avec les autres puissances du Conseil de sécurité, mais aspire à un nouveau monopole qui passe par une redistribution des tâches sur la scène internationale (In Foreign Affairs, What New World Order – mars/avril 1992). C’est en ces termes (ainsi qu’en termes d’intérêts) que doit être compris le comportement des autres membres du Conseil de sécurité. Si la France est considérée comme la première victime de l’intervention en Irak, et ceci en raison des investissements gouvernementaux et privés français, il y va de même pour la Russie, qui se trouve à son tour menacée. Si, d’une part, les Russes ont obtenu des Américains la garantie de préserver leurs intérêts, garantie doublée d’une légitimité pour leur guerre en Tchétchénie, il s’est avéré qu’une mainmise sur l’Irak mènerait à une baisse des prix du baril de pétrole. Sachant que les 2/5es des exportations russes concernent le pétrole et le gaz, la Russie étant le 1er producteur de pétrole au monde avec 8 millions de barils par jour (cf : David G. Victor In Foreign Affairs – mars/avril 2003), la baisse des prix nuirait au redressement de l’économie russe. Quant à la Chine, elle se soucie peu du conflit, car géopolitiquement, l’Irak ne fait pas partie de sa zone d’influence. Mais si le concept de guerre préventive est légitimisé par la communauté internationale, ceci pourrait constituer un danger à l’égard de son satellite nord-coréen qui possède des armes de destruction massive. Ajoutons à cela que l’adhésion de la Chine à l’OMC, la lutte contre le terrorisme en Asie centrale ainsi que le contentieux qui oppose Pékin à Taïwan restent les sujets prioritaires de la diplomatie étrangère chinoise. Les priorités de la politique chinoise semblent donc s’éloigner de la crise irakienne. Les divergences d’intérêts entre les puissances précédemment évoquées ne sont plus à démontrer. Ceci n’empêche pas ces dernières de s’opposer à l’intervention américaine en Irak afin d’empêcher le bouleversement du système international. Pour ce qui est de la Grande-Bretagne et de l’Espagne, soucieuses de contrebalancer l’axe Paris-Berlin au sein de l’Union européenne, elles se sont alignées sur les États-Unis et à un moindre degré sur l’Italie et le Japon. Cet ensemble d’acteurs viseraient à se ménager une nouvelle position dans un nouvel ordre international, qui se concrétiserait soit par l’élargissement du Conseil de sécurité, soit par la création d’une nouvelle organisation internationale, dans laquelle ces capitales joueraient un rôle primordial ; processus qui nous semble proche du G8. Mises à part les conséquences que l’intervention en Irak peut avoir sur ce nouvel ordre international, certains bienfaits, à l’avantage des Américains, pourraient être ressentis au niveau régional comme le contrôle des ressources pétrolières et l’éclatement de l’axe Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth soupçonné de subventionner certaines organisations « terroristes » régionales. Ajoutons à ceci l’instauration des supposées prémices démocratiques au Moyen-Orient. Mais peut-on vraiment parler de démocratie alors qu’il y a violation du droit de non-ingérence et une situation de monopole des ressources naturelles d’autrui ? En conclusion, les prises de position des États ne sont donc pas conditionnées par l’éthique ni la morale, mais sont régies par la loi du plus fort et par la recherche de l’intérêt propre de chaque État. Certes, ce n’est pas le régime de Saddam Hussein qui a divisé les démocraties occidentales, mais leur divergence d’intérêts. Un monde dépourvu de normes impératives respectées par les différents États est un monde livré à l’anarchie. Élias TRABOULSIii
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