Comme déjà annoncé, il y aura trois concerts cette année au programme du festival de Byblos «Mediterraneo 2000». Prévu pour les 31 août, 1er et 2 septembre, le troisième concert réunira Tony Hanna et les musiciens yougoslaves du Yugoslavian Gipsy Brass Band. En préparation à cet événement, Michel Éleftériadés a effectué un voyage en Yougoslavie, chez les Tziganes, pour le tournage d’un vidéo-clip et d’un reportage. En compagnie de Tony Hanna. Carnet de route. Belgrade est belle et fière comme le sont les Slaves du Sud (yougo : sud). «Beograd» (beo : blanche et grad : ville) n’est plus blanche comme quand les Turcs l’ont vue pour la première fois. Ses murs sont gris, ils portent le deuil d’un millénaire de souffrances, des Ottomans jusqu’à l’Otan en passant par les nazis et même les Alliés. Ils l’ont tous assiégée, affamée, bombardée. J’ai retrouvé en Yougoslavie ce sentiment de culpabilité que j’avais éprouvé à Cuba. La culpabilité de «l’Occidental» qui avait presque gobé ce que lui sert la CNN et qui voit de ses propres yeux la réalité. J’ai retrouvé le sentiment de tout un peuple, victime d’une injustice monumentale. Il y a trois mois, dans le meilleur studio de Belgrade, j’ai enregistré les «remake» des chansons du barde libanais Tony Hanna, avec celui que la presse française a surnommé «le génie gitan des Balkans», Boban Markovitch, soliste de la bande son du film Underground de Custurica, habitué des Festivals de Monte Carlo, de Berlin et d’ailleurs. Je suis revenu à Belgrade, début juillet, accompagné cette fois-ci par mon chanteur moustachu, pour le tournage au sud du pays d’un vidéo-clip et d’un reportage. Tout le monde m’avait vivement déconseillé cette aventure, même mes musiciens, originaires de la région, qui n’y vont que très rarement : «L’été, les villages gitans, c’est l’enfer : plus de 40 degrés, pas de ventilateur, pas d’eau courante, les routes sont poussiéreuses et l’air sec». À part le climat et le manque d’infrastructure, il nous restait à affronter la mentalité redoutable de ces gitans oubliés du modernisme, avec leur caractère, leurs coutumes et leurs superstitions, et surtout le fait qu’ils ne parlent que leur dialecte (le romski), à l’exception des jeunes qui se débrouillent, eux, en serbski (le yougoslave). Assoiffé d’authenticité, je ne pouvais envisager de tourner ailleurs que dans le fief des Tziganes. Mais je n’avais pas le droit d’embarquer M. Hanna dans cette galère sans qu’il soit parfaitement conscient de ce qui nous attend. Sa réaction m’enchanta : «Si des fils d’Adam y passent leur vie, on peut bien y passer quelques jours». Samedi 2 juillet. Première nuit à l’hôtel Moscou et découverte de la «Saturday night fever» de Belgrade. Dimanche 3, départ à l’aube en direction de Vranie, la ville la plus proche de Pavlovac, notre village gitan. Six heures plus tard, notre vieille Volvo agonisante entre dans Vranie. Notre chauffeur essaye en vain de se renseigner sur le chemin de Pavlovac. Bien qu’à 20 minutes de là, tout le monde ignore l’existence de ce ghetto gitan. Une demi-heure d’errance interrogative plus tard, un groupe de jeunes gitans nous illumine. L’un d’entre eux se propose même de nous indiquer la route. Il en profitera pour rendre visite à ses cousins qui y vivent, dit-il. Pavlovac est un grand bourg de 400 habitants, tous rom (gitans), parsemé de carcasses de maisons à la Serbe. Délaissé par ses habitants – pour une de ces raisons énigmatiques qui fait qu’à travers l’histoire et partout au monde des villages se vident –, récupéré par une communauté nomade, le village a repris vie quand «les noirs» (un des innombrables noms donnés aux gitans) s’y sont sédentarisés. Cela s’est passé il y a plusieurs décennies ou même plusieurs siècles, mes amis gitans n’ont pas pu me renseigner là-dessus. Ce peuple a la mémoire collective courte et «l’écrit» n’existe pas pour lui, sauf peut-être depuis Tito, et encore. Une chose est certaine : nous sommes les premiers gadjo (non gitans) à y séjourner. Le fait d’avoir vécu parmi les gitans d’Espagne, de bien connaître leurs us et coutumes, m’a donné beaucoup de crédit auprès des Tziganes yougoslaves et m’a permis de gagner leur estime. Je remarquais très vite que ces deux ethnies tziganes étaient en tout point pareilles. Je sus alors ménager leurs susceptibilités et leurs superstitions, être généreux et ferme à la fois… Mariage gitan et « dabké baalbakiyé » Je désirais filmer un mariage typique. Il nous fallut une semaine pour organiser ce mariage «fictif». Le problème majeur fut de choisir la mariée. Aucune femme mariée ne pouvait jouer le jeu, car les époux refusaient catégoriquement. Pour eux, si leur femme remet la robe blanche, le malheur s’abattra sur le couple et ils risqueraient de mourir afin que leurs veuves puissent se remarier. Pas d’issue non plus du côté des jeunes filles. Les pères étaient très clairs : une fille n’ôte sa robe de mariée que pour perdre sa virginité. Les veuves, elles, ne voulaient pas trahir la mémoire des défunts ou paraître frivoles aux yeux des futurs prétendants en quittant le noir et en faisant la noce. Enfin, nous avons fini par marier l’idiot et l’idiote du village. Tout le monde y trouva son compte et le père de la mariée me remercia de lui avoir permis de voir sa fille tout de blanc vêtue. La gare de Pavlovac est un petit bijou. Difficile de faire plus triste, ou plus surréaliste. Après le mariage, je m’y dirigeais avec Tony, les musiciens et l’équipe technique, avec l’espoir que le train, qui n’a pas d’heure fixe, nous gratifie d’un passage que nous pourrions fixer pour l’éternité. La rage faisant des miracles, un gitan réussit à expliquer à Tony Hanna que «ça fait des années que le train, au grand dam des habitants du village, ne s’arrête plus à cette gare désaffectée». Les réflecteurs et les caméras installés, j’expliquais aux techniciens et aux musiciens ce que j’attendais d’eux : ils devaient danser et jouer durant le passage du train. Près d’une heure plus tard, les rails nous firent la douce promesse d’une prochaine visite. Les musiciens commencèrent à jouer et la canne de Tony se mit à tourner entre ses doigts agiles. Dès que le train fut en vue, Tony s’installa sur les rails et, malgré mes prières et le train qui se rapprochait dangereusement, il refusa de s’éloigner de la voie. Le pachyderme métallique, vestige de la grandeur soviétique, lança des menaces fumantes et assourdissantes. J’entrais dans le champ de la caméra pour sauver mon chanteur qui m’ignora fièrement et resta cloué sur place, forçant la machine à freiner. Fou de rage, le chauffeur sortit sa tête par la fenêtre, vociférant des insultes couvertes par la musique tzigane. Les passagers semblaient apprécier la «dabké baalbakiyé» que leur offrait Tony Hanna, spectacle fort inattendu dans ces contrées perdues des Balkans. L’émotion passée, j’exigeais que Tony Hanna me donne des explications sur son comportement irresponsable qui aurait pu mal finir. Il y avait en effet beaucoup de militaires dans les wagons et le train ne s’arrêta qu’à quelques mètres de lui. La réponse qu’il me fit me certifia dans ma croyance que cet artiste est de la trempe de Don Quichotte, Zorro ou Robin des Bois : «J’avais promis aux tziganes que le train s’arrêterait a Pavlovac. Une promesse est une dette»…
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