«Air avec diverses variations» avait écrit Bach sur son manuscrit. C’est la postérité qui rebaptisera ces fameuses variations. On connaît l’anecdote : un comte, le comte von Kayserling, ambassadeur de Russie à la cour de Saxe, était affligé d’incurables insomnies. Seul le jeu de son claveciniste-un certain Goldberg, un des plus brillants élèves de Bach- parvenait à le calmer. De passage à Leipzig, le comte rencontra Bach et en profita pour lui commander quelques pièces que Goldberg lui jouerait pendant ses nuits blanches. Faute d’un titre assez frappant sans doute, le recueil fut vite désigné par le nom de son premier interprète. Il est vrai que le comte était fou de ces pages, et les redemandait sans cesse à son claveciniste. Sa reconnaissance envers Bach s’exprimera d’ailleurs de plusieurs façons : il lui enverra cent louis d’or dan un gobelet lui aussi en or, il le recommandera chaleureusement à Frédéric II à l’occasion de ses voyages diplomatiques à la cour de Prusse. Ainsi sans les Variations Goldberg et les recommandations du comte, Bach n’aurait peut-être pas connu cette glorieuse invitation de l’émpereur- invitation qui allait susciter l’offrande musicale... Par leur ampleur, par leur prodigieuse diversité et leur souffle, les variations Goldberg constituent certainement un des deux plus grands sommets du genre, l’autre étant les Variations Diabelli, du génial sourd de Bonn. Ces deux œuvres couronnent la production pour clavier de leur auteur. Pour Stendhal, la «Variation» est une forme musicale qui permet de répéter indéfiniment la même phrase musicale sans lasser l’auditeur. Dans les Variations Goldberg, le génie de Bach ce n’est pas seulement de répondre parfaitement à cette définition, c’est aussi d’y répondre dans un cadre structuré dont la rigueur aurait été fatale à tout autre compositeur. Les différentes versions des Variations Goldberg ne manquent pas. Elles sont nombreuses. Depuis leur premier enregistrement sur clavecin par Wanda Landowska (EMI 1933) en passant par Gould, jusqu’au dernier par E. Koroliov, les pianistes et les clavecinistes ont toujours aimé ces Variations. Leur discographie est exceptionnellement riche en quantité comme en qualité. Il ne se passe pas de mois sans qu’une nouvelle version ne nous parvienne. L’«Année Bach» qui vient de commencer devrait encore voir naître d’autres enregistrements. Passons vite sur celle de Rosalyn Tureck au clavecin ainsi que sur celle qu’elle enregistra au piano en 1999 pour DGG pour entendre Landowska qui avait signé une version où l’intelligence de la structure et le souci d’analyse ne venaient pas ainsi démanteler le déroulement mélodique. A la puissance, à la solidité de sa conception d’ensemble, la célèbre claveciniste savait unir une sorte de lyrisme implacable. Rosalyn Tureck ne semble pas sentir jusqu’où on peut aller trop loin dans l’articulation ; son jeu en devient désarticulé. Chez Landowska, articuler n’est que chercher à l’intérieur des phrases, l’enchaînement le plus naturel à l’éloquence. Les résultats sont d’autant plus fascinants que contrairement à ce qu’on a pu dire, elle se permet peu de liberté rythmique,fort peu de «rubato». Dans cette inflexible rigueur, d’où une certaine raideur n’est pas exclue, les contrastes entre Variations n’en ressortent qu’avec plus d’évidence. Autre conception passionnante celle de Glenn Gould au piano. On accuse cet interprète de vouloir imiter le clavecin au piano. Pourquoi pas, cela donne de meilleurs résultats que d’imiter le piano au clavecin. La force de Glenn Gould, c’est d’abord l’extrême clarté de sa conception : son toucher merveilleusement précis et dégraissé n’en est que la conséquence. On se demande par quel miracle il parvient au piano à si peu écraser cette musique, mieux, à lui donner une telle absence d’inertie, une telle envolée. En fait Gould, cet immense pianiste canadien, a enregistré trois versions différentes des Variations Goldberg. Une première en 1956, une en direct du festival de Salzburg en 1959, et celle, la plus connue de 1982. En écoutant Leonhardt au clavecin, il devient évident que l’œuvre est faite pour rêver et non pour dormir... Cette façon lente et tellement poétique d’entamer l’aria initial, d’en dérouler le fil : on découvre à quel point le thème est beau et prenant. Il faut aussi mentionner la très belle version de Scott Ross (clavecin EMI), Andrei Gavrilov (piano DGG), et une interprétation pour laquelle j’ai une grande tendresse celle d’Alexis Weissenberg au piano. Quand est ce que EMI se décidera de la rééditer en CD ?
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