Quelques jours durant, deux fois l’an, un rêve éveillé propose aux femmes un ailleurs imaginaire... Les plus fortunées en obtiennent quelques bribes. Les autres ramassent quelques indications, feuillettent catalogues illustrés et s’efforcent d’accorder leur réalité aux visions proposées... On parle, on l’aurait compris, des défilés de mode. Bruissements, luxe, extravagances, plumes, velours et soie... Lointaine relique des cultes anciens, cette bacchanale du luxe célèbre simultanément matière et éphémère... Six mois plus tard, toutes les merveilles célébrées comme des œuvres magistrales ne sont que vieux modèles rejetés, reniés, repoussés par la nouvelle couvée. On a beau parler d’art en matière de couture... Qu’elle soit haute, moyenne ou basse, elle ne dure qu’une saison... Est-ce pour cette raison que tout le monde se laisse prendre? Ces milliers de mains qui rendent réelles les visions des créateurs, ces contes de fées que les défilés animent, ce cérémonial immuable du superflu précaire ne sont-ils pas un défi lancé contre toute frileuse logique? «Qui vit sans folie n’est pas si sage qu’il le croit! plaide l’ancien proverbe... Ne serait-ce que pour le plaisir des yeux, la féerie des images, la folie créatrice et le culte de l’inutile, les collections de mode ouvrent une fenêtre sur un monde qui fascine par ses folies précaires... Mode italienne L’été prochain en résumé Les Italiens comme les Français et bien d’autres Européens essaient de contrer des ventes déprimées par des collections optimistes et gaies qui remontent le moral. L’Italie, la première, s’engage dans cette tâche. Les soixante créateurs italiens qui composent le bataillon de la Alta Moda tournent le dos au noir, roi de cet hiver, et se dirigent, or et kaki au vent, vers les teintes éclatantes. Les tissus aussi s’égayent: mousseline, satin, dentelle, soie. Mais aussi coton, voile, toile. Le signal a été donné par Pucci, où Christian Lacroix était chargé de redonner un souffle nouveau. Le coup d’essai a été un véritable coup de maître... Dans un climat de chaleur émue et de joie, la relève de la célèbre maison a été assurée avec brio... La première collection signée par Lacroix, en tant que directeur artistique de la griffe à Milan, pour Pucci, a suscité enthousiasme et admiration générale. Initiative géniale, Lacroix a puisé sa matière première dans les fabuleux imprimés, conservés dans les archives, qui ont fait la gloire de la maison milanaise. Ainsi la presse italienne a baptisé la collection de «Fantasia Pucci», qualification reprise par la presse internationale. De cet ancien trésor, de l’avis unanime, Christian Lacroix a fait une superbe nouvelle symphonie. Revitalisé, dynamisé, l’esprit du grand Florentin Émilio Pucci faisait une nouvelle rentrée totalement et merveilleusement adaptée au XXIe siècle... Lignes souples, modernité, audace mais le tout avec fidélité, à l’image de Pucci et à sa palette. Christian Lacroix s’en est inspiré des années soixante (ligne trapèze, construction fluide). Mais le tout revu par un nouveau regard amical, respectueux mais fermement rénovateur. Si le regard vient du passé, le présent reste le maître. Un maître respectueux et complice mais parfaitement sûr de sa vision comme de sa route. Un véritable coup de maître pour Christian Lacroix la renaissance d’Émilio Pucci... Accessoires «Des mots plein le sac» Il y a les sacs «fanions» qui proclament l’opulence financière de celle qui les porte. Ils sont en «croco», signés, soignés minutieusement dans tous leurs détails, annonçant à leur manière le rang social où l’imposant compte en banque de la détentrice. Ils sont généralement classiques, imposants et pleins (au propre comme au figuré) d’eux-mêmes. Les sacs en «peau de serpent» sont plus faciles à vivre mais ils sont loin, très loin de se prendre pour des simples en cuir... Fiers de leurs écailles, ils proclament leur origine, offrant une gamme de couleurs, de formes et d’emplois bien plus large que celle des bourses ordinaires. Les sacs en cuir sont les forçats de l’espèce. Ils durent longtemps, se détériorent moins vite et gardent jusqu’à leur profonde vieillesse une odeur d’encens et de vanille, qui finit par faire partie du patrimoine et des réminiscences de leur propriétaire. Le sac d’apparat, luxueux et solennel, déteste la promiscuité avec les «contenants» ordinaires. Calfeutré dans sa boîte, il ne sort qu’aux grandes occasions, fier de sa mission d’annonceur du rang élevé de sa détentrice ou de son compte en banque. Le sac prolétaire est un outil, un instrument, une pièce utilitaire. Bousculé, bourré, malmené, plein à craquer ou vide à pleurer, il fait partie intégrante du corps qui le porte. Telle une épouse fidèle, soumise et généreuse qu’on n’ose jamais houspiller ou mettre en place... On soigne ses écorchures, on ignore ses rides, on atténue ses taches, quelquefois ses souillures. Jusqu’au moment où le malheureux compagnon à bout de fibres et de force rend les armes... Il craque de partout... C’est un moment bien triste, une douloureuse séparation avec cet autre soi-même, l’instant où on le vide pour remplir son successeur... Lingerie américaine Le phénomène «Victoria’s Secret» Neuf cents boutiques et cinq cents points de vente disséminés sur le territoire américain, battant tous les records du «Globe Shopping», autrement dit «des achats de voyage» qu’on rapporte avec soi en rentrant d’un périple à l’étranger... L’objet des achats en question n’est autre que de la lingerie fine griffée «Victoria’s Secret». La marque a été lancée par une savante opération publicitaire à l’américaine en 2001. Douze millions de spectateurs ont suivi sur la chaîne américaine ABC un lancement-spectacle orchestré autour des nouveaux modèles de lingerie fine de la marque. Au marché du soutien-gorge USA, la griffe Victoria’s Secret détient déjà 25% du chiffre global. Un record atteint pour la première fois par un article de lingerie. Un fait qui incite à la surenchère, les démonstrations publicitaires de la marque. Un détail qui a son importance: la moitié (50%) de l’assistance au show de lancement de chaque nouvelle collection est composée d’hommes. Un fait inédit jusque-là dans le domaine de la lingerie. Les responsables de la firme insistent sur le fait, pour couper court à toutes les suppositions, que le spectacle de lancement n’a rien à voir avec un Tn’A Show (les revues pornographiques Tits and Ass, selon la désignation américaine). N’empêche qu’à chaque présentation d’une nouvelle collection, les mâles sont aussi nombreux que les femmes, principales intéressées par l’article proposé... Qui achète cette lingerie de prestige très onéreuse, comme il se doit? Vingt pour cent des acheteuses, informent les statistiques, ont moins de 20 ans... Viennent ensuite les grandes séductrices de l’écran et du podium. Naomi Campbell, Eva Herzigova, Karen Mulder et bien d’autres célébrités annoncent leur participation active aux prochains shows de Victoria’s Secret... Le 20 novembre passé, mille invités ont été présents au show qui comportait des défilés sur quatre thèmes (gospel, flamenco, live music, angels) et des anges volant au ras des têtes. Des houris «embijoutées» par des joailliers de prestige présentaient les dernières créations, pas du tout confidentielles, de Victoria’s Secret... Partisans trouble-fête La fin du show, toutefois, n’a pas été aussi idyllique que prévu. Cinq activistes, faisant irruption sur le podium, brandissant des pancartes contre le mannequin Ouri Gisèle, dénoncaient sa participation prévue à un défilé de fourrures. Expulsés in extremis de la salle avec énergie, ils n’ont pas réussi à arrêter le défilé comme ils le souhaitaient. L’épisode toutefois a contribué de manière inattendue à la promotion de la marque. D’autant plus que l’intention du défilé était la promotion des collections déjà en vente en boutique. L’exemple, par ailleurs, de cette marque reste un prototype de la réussite selon les méthodes américaines: fondée en 1989 comme une petite boutique de lingerie, «Victoria», elle, donnera son nom à une marque. En 1999, dix ans plus tard, le défilé Victoria’s Secret est retransmis en direct sur le Web, marquant une fréquentation record du site. En 2002, l’entreprise accuse un volume de ventes de 3,2 milliards de dollars. Une audience de plus de 12 millions de télespectateurs sur CBS, lors de la diffusion du 20 novembre dernier, confirme l’envergure de la marque. Le secret de Victoria? Une sacrée chance et beaucoup (beaucoup) de savoir-faire...
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