Rechercher
Rechercher

Actualités - Opinion

Voyage au cœur de l’islamisme

Antoine Basbous est politologue. Fondateur et directeur de l’Observatoire des pays arabes, spécialiste de l’Afrique du Nord, du Proche-Orient et du Golfe, il conseille les grandes entreprises françaises ainsi que l’Union européenne. Les chaînes de télévision le sollicitent fréquemment comme expert. Dans un domaine où règnent la passion et l’idéologie, il développe une approche fondée sur la stricte connaissance des faits. Son dernier livre, L’Arabie saoudite en question, est un ouvrage pédagogique à la fois sérieux et accessible à tous. Il permet aux lecteurs de comprendre un pays qui, tout en jouant un rôle central dans le monde arabo-musulman, demeure entouré d’un halo de mystères. L’essentiel du livre est consacré à l’histoire de l’Arabie saoudite. Une histoire indissociable de celle des Séoud, cette famille de guerriers qui, depuis le milieu du XVIIIe siècle, a entrepris de soumettre la péninsule arabique. Elle a édifié le seul État au monde portant le patronyme de ses souverains. Autre caractéristique de ce régime: il s’agit d’une dyarchie imposée par le double joug «de l’épée et du livre» selon l’expression utilisée par Antoine Basbous pour qualifier le pacte conclu en 1744 entre le prince Mohammed ben Saoud et l’imam Mohammed ben Abdelwahhab. Le rôle de ce dernier est fondamental. Qualifié de «réformateur» par ses partisans, ben Abdelwahhab était en réalité un «réactionnaire», contesté par son frère aîné Suleiman qui – en vain – avait violemment critiqué sa doctrine. Car sa « réforme » de l’islam visait à une application littérale du Coran accompagnée de la condamnation absolue de toute velléité d’adaptation. Mohammed ben Abdelwahhab a donné naissance au wahhabisme qui irradie aujourd’hui bien au-delà de l’Arabie saoudite. Et ses descendants ont partagé le pouvoir avec la dynastie des Séoud. Dans cette dyarchie, la dynastie des prêtres, selon Antoine Basbous, a joué un rôle occulte déterminant, tandis que celle des princes occupait le devant de la scène. À plusieurs reprises au cours du XXe siècle, ces ulémas intransigeants ont freiné les rares velléités libérales des princes Séoud, qui, avides de biens matériels, se montrèrent plus soucieux de développement économique et de modernité. Les tensions entre les deux piliers du régime se sont accrues ces dernières années, surtout depuis la guerre du Golfe en 1991 qui a entraîné «l’occupation», totalement sacrilège aux yeux des ulémas, de leur terre par des milliers de GI, juifs et chrétiens, hommes et femmes, considérés comme «mécréants». C’est dans la violation de cet interdit que Ben Laden a légitimé sa dissidence, brandissant le drapeau du vrai wahhabisme face à une famille royale «corrompue». Celle-ci est composée de plusieurs milliers de membres (de 4400 à 10000 selon les sources) mâles, une caste grandement affranchie des contraintes imposées par le wahhabisme au reste de la population. Derrière les murs de leurs somptueux palais, les princes saoudiens peuvent mener une vie de débauche, alors que les simples citoyens voient réglementés par des fatwas les moindres gestes de leur vie quotidienne. Si certaines princesses font des études et aspirent au mode de vie occidental, elles sont loin d’être les égales des princes. Certes, elles conduisent leur voiture lors de voyages à l’étranger, mais elles doivent, dans leur pays, se tenir à l’arrière du chauffeur, la conduite leur étant interdite! Le statut inférieur de la femme demeure l’obsession des ulémas. Ainsi, il y a quelques mois, ils ont provoqué, par leur fanatisme, la mort d’une quinzaine de jeunes filles, en les empêchant physiquement de quitter leur collège, aux prises avec un incendie, faute d’être vêtues d’une tenue religieusement correcte. Le wahhabisme est une secte dangereuse. Forte de ses pétrodollars, elle finance le jihad dans le monde entier. Les égorgeurs qui martyrisent le peuple algérien, certains des moudjahidins afghans, mais aussi les islamistes philippins ou marocains, sont encadrés par des chefs formés dans les universités d’Arabie saoudite. Dans les pays européens, par l’aide à la construction de mosquées, le wahhabisme diffuse sa version intolérante de l’islam. Enfin, outre Ben Laden lui-même, les principaux auteurs des attentats du 11 septembre sont issus de l’Arabie saoudite. Le terrible mélange du pétrole et de l’islam fait peser un danger immense sur les pays démocratiques et sur le monde arabo-musulman. Les États-Unis semblent l’avoir réalisé tardivement. Ils envisagent désormais, selon Antoine Basbous, de «dissocier l’islam du pétrole» en remettant en cause le pacte de 1945, contracté entre le président Roosevelt et le roi d’Arabie saoudite, assurant à la famille Séoud les dividendes considérables de l’exploitation de l’or noir. C’est à la lumière de cet objectif qu’Antoine Basbous analyse la volonté américaine d’instaurer en Irak un gouvernement allié qui, faisant de ce pays un fournisseur respectable, dégagerait l’Occident de sa dépendance à l’égard de Ryad. Cet enjeu de la période actuelle est éclairé par le livre d’Antoine Basbous. « L’islamisme, une révolution avortée ? » L’Arabie saoudite en question complète le précédent ouvrage de l’auteur, paru en 2000: L’islamisme, une révolution avortée? Un livre de référence dans lequel Antoine Basbous analyse les différentes manifestations du phénomène qui ébranle le monde. Remontant le cours du temps, il nous mène d’abord au milieu des années 70: il décrit la percée des islamistes dans les guerres du Liban et d’Afghanistan, conflits dont certains des protagonistes furent instrumentalisés par les deux grandes puissances de l’époque, États-Unis et Union soviétique. Puis, Antoine Basbous nous conduit en Algérie, où les conséquences de l’islamisme sont les plus meurtrières avec plus de 100000 morts depuis le début de la guerre civile en 1992. Dans le chapitre intitulé «l’échec de la démocratie», il décrit minutieusement le naufrage de l’Algérie, processus dans lequel la corruption du parti unique, le FLN, joue un rôle prépondérant. Les réseaux mafieux et l’absence de réelle démocratie sont aussi désignés par Antoine Basbous comme principales matrices de l’islamisme et de la misère en Égypte, un pays dont il souligne cruellement le volume d’exportations 25 fois inférieur en 1998 à celui de Singapour, pourtant 15 fois moins peuplé! Une Égypte ambiguë qui, selon Antoine Basbous, «entretient et réprime alternativement l’islamisme» à l’instar d’autres régimes arabes hostiles à toute réelle démocratie. À propos de l’Iran, l’auteur décortique longuement la crise dans laquelle est entré le régime des mollahs depuis 1997, date de l’élection à la présidence de la République de Mohammad Khatami. Analysant la réélection triomphale de ce dernier avec plus de 70% des suffrages en 2000 ainsi que la mise en mouvement de la «société civile», notamment les jeunes et les femmes, Antoine Basbous écrivait ces lignes toujours actuelles: «L’Iran s’engage patiemment mais résolument sur le chemin de la modernité. Khatami et son camp réformateur ont marqué de nombreux points sur leurs adversaires qui continuent cependant à mener un combat d’arrière-garde (....) Le peuple iranien a montré qu’il était déterminé à tourner la page du khomeynisme et à renouer avec la démocratie, la modernité et l’État de droit.» Mais ce déclin de la Révolution iranienne ne devrait pas, écrivait Antoine Basbous, entraîner la fin des formes d’islamisme influencées par l’Arabie saoudite. Ainsi, dix-huit mois avant les attentats du 11 septembre, il s’inscrivait en faux et de manière prémonitoire contre certaines thèses optimistes en cours à l’époque, notamment en France. Prévoyant la nouvelle phase de la Révolution islamiste internationale, il insistait sur le rôle de Ben Laden, le «Che Guevara de l’islam»: «Une seule organisation islamiste, écrivait-il, échappe cependant encore au contrôle des États, qu’ils soient arabes ou occidentaux: celle d’el-Qaëda, dirigée par le milliardaire saoudien Oussama Ben Laden depuis son sanctuaire afghan. Cette organisation transnationale, très déterminée dans son combat contre l’Occident, pourrait abriter des armes de destruction massive. (...) Son éventuelle élimination fera-t-elle disparaître la “nouvelle génération” de la violence islamiste ou conduira-t-elle au contraire à forger le mythe d’un nouveau martyr dont le souvenir inspirera d’autres Che Guevara de l’islam ? (...)» Dans ses deux livres, Antoine Basbous cherche les causes de l’islamisme dans l’absence de démocratie et aussi l’humiliation que subissent les peuples arabes, notamment au Proche-Orient, après quatre siècles de colonisation ottomane, puis quelques décennies de domination franco-britannique et enfin face à la création d’Israël. Loin de se ranger parmi les partisans d’un «choc des civilisations» qui opposerait l’Occident à l’Orient, il ne confond pas l’islam et l’islamisme. Tel est le sens de sa conclusion de L’Arabie saoudite en question: «Une victoire sur l’islamisme guerrier exige la coopération, la bonne foi et le courage des États et des opinions arabes et islamiques qui décideraient de prendre leurs distances à l’égard d’une dangereuse caricature de leur religion. Ils doivent démontrer que le wahhabisme et ses variantes ne représentent pas l’orthodoxie islamique et qu’il vaut mieux pour la compréhension et la coopération entre les cultures s’appuyer sur les versets les plus tolérants du Coran au lieu de s’engager dans un éternel jihad qui à n’en pas douter entraîne l’humanité au ‘‘choc des civilisations’’. L’Occident doit aussi faire son examen de conscience, se conduire de façon plus juste et offrir à ses partenaires arabes et musulmans des raisons de ne plus voir en lui un ennemi à exécrer ou à abattre.» Michel TAUBMANN * * Journaliste, responsable du bureau d’information d’ARTE à Paris. L’Arabie saoudite en question Du wahhabisme à Ben Laden, Antoine Basbous, éditions Perrin L’islamisme, une révolution avortée? Antoine Basbous, Hachette Littératures.
Antoine Basbous est politologue. Fondateur et directeur de l’Observatoire des pays arabes, spécialiste de l’Afrique du Nord, du Proche-Orient et du Golfe, il conseille les grandes entreprises françaises ainsi que l’Union européenne. Les chaînes de télévision le sollicitent fréquemment comme expert. Dans un domaine où règnent la passion et l’idéologie, il développe une approche fondée sur la stricte connaissance des faits. Son dernier livre, L’Arabie saoudite en question, est un ouvrage pédagogique à la fois sérieux et accessible à tous. Il permet aux lecteurs de comprendre un pays qui, tout en jouant un rôle central dans le monde arabo-musulman, demeure entouré d’un halo de mystères. L’essentiel du livre est consacré à l’histoire de l’Arabie saoudite. Une histoire indissociable de celle des Séoud,...