Par Georges Khadige J’ai reçu à l’école des pères jésuites une formation humaniste, gréco-romaine, et j’ai appris le latin de la 6e à la première, comme cela était de règle dans toutes les sections classiques, dites « C ». Mais dans cette formation, le français avait une place privilégiée, embelli qu’il était par des figures emblématiques telles que celle, éminente parmi toutes, du père Jacques Bonnet-Eymard, un homme extraordinaire, totalement hors du commun, tel que je n’en ai jamais rencontré dans ma vie, mais aussi celles du père Pruvost, du père Pérouse, du père Chamussy et de bien d’autres qui nous encadraient au collège. Dans cette « école » et au contact de ces hommes illustres, j’ai appris à connaître et surtout à aimer le français et ce n’est pas le « signal » qu’on nous donnait et qui menait à une sévère punition, si on nous surprenait en train de parler l’arabe, qui m’incitait à perfectionner le français, mais bien l’attrait de cette langue elle-même et la passion que j’éprouvais pour elle. Bien sûr, l’arabe était et sera toujours ma langue maternelle, celle que je chéris entre toutes et qui me donne mon identité malgré les difficultés qu’il y a à concilier langue parlée, qui est le libanais, et langue écrite, dite classique ou arabe littéraire, mais pour moi, le français n’a jamais été et ne sera jamais une « deuxième » langue, voire de second rang, il est ma langue, pratiquement maternelle elle aussi, ex aequo avec l’arabe, car je l’ai appris depuis ma naissance, et j’ai grandi dans ce bilinguisme, qui a forgé toute ma personnalité, à travers cette symbiose des deux langues, qui est tout le contraire de « l’estrangement » que l’on ressent généralement entre la langue qu’on parle et celle dont on vit. Or, jusqu’aux années 70, mon attention n’avait jamais été retenue par le terme « francophone » et encore moins « francophonie ». Je ne connaissais que le terme « français », et il me plaisait, et bien que mon nom figurât dans toutes les éditions de l’Annuaire biographique de la francophonie depuis sa première édition et jusqu’à ce jour, je ne me suis jamais senti comme « francophone » mais comme ayant le français pour langue, au même titre que mon libanais parlé et mon arabe écrit. Si j’apprenais aujourd’hui l’anglais, l’allemand ou l’espagnol, je pourrais peut-être me sentir anglophone, germanophone ou hispanophone, mais avec le français et l’arabe, je refuse une telle appellation. Pourquoi d’ailleurs ce néologisme de la « francophonie » ? A-t-on jamais entendu parler par le passé de grécophonie, de romanophonie ou même de latinophonie ? Et aujourd’hui, parle-t-on d’anglophonie, de germanophonie ou même de sinophonie bien que les Chinois constituent à eux seuls plus du quart de la population du monde, peut-être même le tiers ? Pourquoi éprouver ce besoin de construire un mot avec « franco » et « phonie » alors que l’appartenance à la langue française est porteuse de tant de richesses, va tellement au-delà de la seule langue parlée, constitue un programme, un message, une vocation ? Voire un idéal difficile à égaler ? Dans l’appellation « francophonie », je crains de voir une certaine dérobade de tout cela, de tout ce qu’impliquent la connaissance et la pratique du « français ». Pour moi, le français, comme je viens de le dire, est bien plus qu’une langue qu’on parle. C’est une civilisation, une culture, un humanisme, une vie et même un peu plus : « un amour ». Le réduire à un vocable, le désigner simplement comme une langue qu’on connaît ou qu’on parle, en le vidant de tout son contenu « humain » pour le réduire à sa dimension « sémantique », ce n’est pas cela pour moi le français. Quand on nous apprenait à l’école à chanter notre beau Liban en français et à dire : « Aimons nos montagnes, nos cèdres superbes, aimons nos campagnes, que Dieu les protège, et chantons en chœur notre beau Liban de tout notre cœur et tout simplement », nous n’exprimions pas tout cela en « franco » « phonie », mais dans la langue que nous portions en nous, qui nous faisait vibrer et que nous chérissions autant que les Français eux-mêmes, si ce n’est plus, tout en restant absolument fidèles à notre libanisme, à notre partie irremplaçable, à notre appartenance inconditionnelle à notre pays et à notre environnement. Le français a toujours été en moi, comme il l’est dans tous ceux qui ont reçu la même formation, et ce bien que, dans mon ascendance, je n’aie jamais eu de Français, même pas par alliance, et à quelque degré que ce soit, et que je n’aie pas la nationalité française et ne l’ai jamais sollicitée. J’aime le français et tout ce qu’il représente. J’aime le français et je veux qu’il demeure la langue de l’homme par excellence, le meilleur instrument véhiculaire de culture, d’humanisme et de civilisation, la langue chérie par tous ceux qui la connaissent et encore plus par ceux qui ne la connaissent pas et qui auraient tant désiré la connaître. Que d’autres langues au gré des caprices de la politique ou de l’économie, voire de la démographie, prennent numériquement le dessus sur elle, peu importe. Ce n’est pas la quantité qui compte, mais le rayonnement, et ce rayonnement demeure aujourd’hui aussi éclatant qu’il l’était du temps du Roi Soleil. Restons donc attachés au « français » Que cette belle langue demeure notre phare et ne la réduisons pas à une « phonie » parmi tant d’autres, et ceux qui la parlent et qui en vivent à de simples « francophones », et si l’on veut voir dans la « francophonie » autre chose que ne permet d’y voir le terme lui-même et n’exprime le vocable dans sa structure sémantique et vouloir qu’il transcende totalement le vocabulaire pour désigner tout ce qui unit en culture, en humanisme, en valeurs, en civilisation et autres tous ceux qui parlent cette même langue française, eh bien ! Qu’on trouve un autre vocable ! qui prête moins à équivoque, et où la vraie vocation de l’épopée entreprise ne risquerait pas d’être dénaturée par le choix d’un terme inadéquat !
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