À l’occasion de la journée mondiale de la francophonie, Boutros-Boutros Ghali, secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie, a adressé à «L’Orient-Le Jour» un article dans lequel il s’inquiète de l’avenir de la langue française. Le français est-il une espèce menacée ? Certainement pas, si l’on considère que 30 pays ont aujourd’hui le français comme première langue et que ses locuteurs sont environ 170 millions de par le monde. Par ailleurs, le français est, avec l’anglais, la seule langue qui soit enseignée sur tous les continents. Nous pourrions donc nous satisfaire de ces chiffres, plutôt rassurants. Rassurants, certes, si l’on estime qu’une langue est quelque chose de figé alors qu’elle est, tout au contraire, un organisme vivant en perpétuelle évolution. Et c’est précisément cette évolution qu’il nous faut tenter de maîtriser et d’orienter, à la lumière de quelques constats. Le premier constat est que parler français est un choix. Un choix imposé, certes, lorsque le français a le statut de langue maternelle. Mais dans tous les autres cas – et ils sont de loin les plus nombreux – il s’agit d’un choix volontaire, dicté par des motivations diverses. De cette réalité, découlent deux conséquences. En premier lieu, il ne saurait y avoir, bien sûr, de langue française sans la France, mais la langue française n’est pas pour autant la langue des seuls Français. Et son avenir, dès lors, se joue essentiellement hors de France. C’est dire que la langue française doit être aujourd’hui conçue comme la langue d’une communauté, comme un trait d’union entre plusieurs continents. Il y a là une idée dont les Français doivent s’enorgueillir, mais aussi s’imprégner, en valorisant, encore plus, les littératures, les cinémas ou la chanson de tous les francophones, qui sont les meilleurs ambassadeurs du dynamisme et de l’ouverture qu’incarne la francophonie. En second lieu, il faut entretenir et accompagner le désir de français de ces millions de francophones volontaires. Mais une langue ne survit pas du seul charme qu’elle peut exercer. Elle survit, d’abord, par l’utilité qu’on en a et par la diversité des registres qu’elle offre, en d’autres termes par sa modernité. Nous disposons, d’ores et déjà, de points forts qu’il faut préserver. Je pense à ces domaines d’excellence, mondialement reconnus, que sont la médecine, le droit ou la recherche. Mais il est d’autres actions à engager au plus vite : ouvrir nos programmes de formation supérieure aux francohones du monde entier, que ce soit à travers une politique ambitieuse de bourses ou à travers une présence convaincante sur la Toile, ce que les universités anglo-saxonnes pratiquent depuis fort longtemps déjà. Accroître, plus généralement, notre présence dans ces nouveaux médias, car à travers la conquête de ces espaces, c’est la conquête des marchés, de l’information, mais surtout des esprits qui se joue, parce qu’une langue, à la fois, exprime et imprime. Elle imprime des schémas de pensée, des concepts, une architecture mentale. Il n’est qu’à voir les moyens consacrés à la traduction de leurs sites par les entreprises américaines. Admettre que le français a les moyens d’être une langue d’affaires, une langue de distraction, une langue scientifique. C’est aussi cette langue française-là, par-delà les trésors de sa littérature, qu’il faut enseigner et valoriser. À cet égard, les grandes entreprises françaises à vocation internationale ont un devoir de civisme liguistique essentiel, mais aussi des intérêts économiques évidents. Enfin, et surtout, mettre en conformité cette volonté de promouvoir le français avec une réelle volonté politique de donner un nouvel élan à la coopération et à la solidarité Nord-Sud, y compris à l’intérieur de l’Union européenne, où les pays du sud de la Méditerranée doivent enfin être considérés comme des partenaires incontournables. Il est un deuxième constat que nous ne devons pas sous-estimer : le recul du français comme langue de travail dans les organisations internationales, particulièrement dans le système des Nations unies et dans les Institutions de l’Union européenne. Il s’agit là d’un phénomène extrêmement grave dans la mesure où les organisations internationales sont les seuls forums où s’élaborent et se prennent les décisions qui engagent l’avenir des États et des peuples de la planète et que la préservation de la diversité linguistique et culturelle en leur sein constitue le premier gage de leur fonctionnement démocratique. On voit d’ailleurs se dessiner une prise de conscience et quelques initiatives, tant de la part des États que de ces organisations, pour tenter de préserver le multilinguisme. Pour sa part, l’Organisation internationale de la francophonie a mis en place des programmes spécifiques. Il n’en demeure pas moins que si la francophonie peut accompagner, soutenir, dénoncer, elle ne peut pas se substituer au laisser-faire, ou à l’absence de volonté de certains fonctionnaires internationaux ou des États qu’ils représentent. L’Union européenne est aujourd’hui la seule superpuissance qui soit parvenue à se construire hors d’une langue, et elle est appelée encore à s’élargir. Elle a, à ce titre, un rôle essentiel à jouer pour démontrer que l’on peut conjuguer harmonieusement unité politique, unité économique et diversité linguistique et culturelle. C’est à la fois une lourde responsabilité, mais aussi un stimulant défi. Car en dernière analyse, ce combat en faveur de la diversité du monde ne pourra se gagner que par l’union de toutes les communautés culturelles et linguistiques. C’est pourquoi la défense de la langue française, telle que la conçoit la francophonie, passe par un plurilinguisme assorti de réciprocité, d’ouverture à l’autre et d’hospitalité pour le différent. S’ouvrir sur le large, traduire du français et en français, apprendre les langues des autres, tels sont aussi quelques-uns des efforts que doivent fournir les francophones s’ils veulent qu’on parle leur langue. Toutes les deux semaines, une langue disparaît. Pourtant, nous devons partir du principe que toutes les langues méritent d’être défendues. Il y va de la sauvegarde du patrimoine de l’humanité. Il y va de l’instauration d’une véritable démocratie à l’échelle mondiale, à travers l’avènement d’un monde multipolaire. Il y va, surtout, du devenir des relations entre les cultures et les civilisations que l’on voudrait faites d’un accord subtil où les différences, au lieu de s’affronter, s’unissent sans se dissoudre. C’est pourquoi la francophonie ne consiste pas à vouloir défendre une langue au mépris des autres, mais elle s’inscrit dans une perspective beaucoup plus large, en faveur de la préservation de la diversité du monde. C’est dire que les langues partenaires de l’espace francophone, mais aussi les autres espaces linguistiques, sont autant d’alliés naturels, autant de remparts contre l’uniformisation menaçante. Un message qu’elle réaffirmera, les 19 et 20 mars, à Bruxelles lors du colloque «Le français, langue du monde», organisé dans le cadre de la célébration de la Journée internationale de la francophonie. Boutros Boutros-Ghali
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