par Jérôme Bindé et Jean-Joseph GOUX* L’Unesco a récemment réuni, pour réfléchir à l’avenir des valeurs, vingt personnalités de premier plan, parmi lesquelles Claudia Cardinale, ambassadrice de bonne volonté de l’Unesco, Aziza Bennani, présidente du Conseil exécutif de l’Unesco et ancienne ministre de la Culture du Maroc, Paul Ricoeur, Jean Baudrillard, Achille Mbembe, Hélé Béji, Peter Sloterdijk, Wolfgang Welsch, Edgar Morin, Arjun Appadurai, Gianni Vattimo, Michel Maffesoli, Mohammed Arkoun, Victor Massuh, Candido Mendes, Julia Kristeva et Souleymane Bachir Diagne. Les organisateurs de la rencontre esquissent ici des pistes pour l’avenir. Voltaire encore n’en doutait pas : «Il n’y a qu’une morale comme il n’y a qu’une géométrie». Mais cette certitude universaliste s’est délitée depuis longtemps devant la dénonciation d’une origine toute humaine de la morale. La grande crise des valeurs qui a remué profondément les deux derniers siècles débouche sur de multiples incertitudes. L’absence d’un fondement transcendant qui permette d’ancrer des valeurs éternelles dans un ciel immuable signifie-t-elle le crépuscule des valeurs ? Ou bien, dans un monde marqué par la rencontre planétaire des cultures, doit-on prévoir des antagonismes virulents entre des valeurs contraires ? Ou bien encore assisterons-nous à des hybridations inattendues et novatrices entre des systèmes de valeurs d’origines et d’orientations aujourd’hui étrangères l’une à l’autre ? Le siècle dont nous sortons est celui d’une douloureuse remise en cause de nos certitudes. La crise contemporaine des valeurs n’est plus seulement celle des grands cadres moraux traditionnels rattachés aux confessions héritées, mais aussi celle des valeurs laïques qui ont pris la relève. La monstruosité, qui a imprimé sa marque au XXe siècle, semble à nouveau menacer notre futur. Le développement des techniques ne risque-t-il pas de déboucher sur ce que certains ont déjà désigné par le terme troublant de «post-humanité»? Dans un univers d’innovations et de ruptures radicales, comment penser la continuité d’une histoire et maintenir l’utopie souhaitable d’une vie meilleure pour le plus grand nombre ? Peut-on maintenir la visée d’un projet universel qui soit compatible avec la multiplicité des héritages et qui s’enrichisse de leurs histoires entrelacées ? ... Comment, dans ce contexte tout-puissant qui semble privilégier la «frivolité» des valeurs, penser encore leur «sérieux»? Le XXIe siècle pourrait être pris dans une étrange contradiction : jamais l’éphémère n’aura été si valorisé ; pourtant l’émergence de sociétés du savoir, qui tend à faire de l’éducation pour tous tout au long de la vie un réel projet, semble préfigurer l’essor d’un nouveau dispositif de valeurs de long terme à la fois sérieuses, ludiques et juvéniles... ... S’il s’agit d’abord de créer des valeurs, va-t-on vers une esthétisation de celles-ci ? L’esthétique serait-elle devenue le stade suprême de l’économie et de l’éthique ? Le divorce profond qui, depuis l’âge romantique, semblait s’être creusé entre l’artiste et le bourgeois – entre «l’esthétique et l’économie politique», comme disait Mallarmé – s’est aujourd’hui effacé. Aucun temps, peut-être, n’a autant fait de l’artiste le modèle même de l’activité productrice de sens et de nouveauté. La «création» est partout. Dans la vie personnelle, chacun est acculé à la création, ne serait-ce que de sa propre existence. Dans la vie économique, l’innovation est reconnue comme le moteur même du développement. Cette esthétisation généralisée n’affecte donc pas seulement la société comme spectacle, mais le noyau même du principe éthique et de la dynamique entrepreneuriale. Peut-on, dès lors, pronostiquer la création de valeurs nouvelles ? Les recherches personnelles ou communautaires de type spirituel, dont la diversification extraordinaire a accompagné, dans plusieurs régions du monde, un déclin massif de l’adhésion aux dogmes religieux traditionnels, sont-elles porteuses de valeurs fortes qui pourraient se révéler essentielles pour l’avenir... ... Penser l’avenir des valeurs n’a de sens que si l’on pose la valeur de l’avenir. Cette prospective est, indissolublement, une prospective du temps qui devrait jeter les bases d’une éthique du futur : non pas une éthique au futur, mais une éthique du présent pour le futur. Celle-ci est déjà esquissée par les évolutions remarquables de trois concepts : la responsabilité, jadis tournée vers le passé, porte désormais, pour une large part, sur les conséquences potentielles de nos actions. Le principe de précaution nous enseigne que la Terre, la cité, l’espèce humaine elle-même et la biosphère sont périssables, et que leur sort repose largement entre nos mains. L’évolution du concept de patrimoine et son élargissement à toute la culture et à toute la nature en font désormais le vecteur même de la transmission aux générations futures, et non plus le simple relief du passé. L’essor d’une éthique du futur pourrait donc ouvrir une route nouvelle pour sortir des impasses dans lesquelles nous enferme la tyrannie de l’urgence et de l’éphémère. * Jérôme Bindé est directeur de la Division de l’anticipation et des études prospectives à l’Unesco, où il organise les «Entretiens du XXIe siècle». Coordonateur et coauteur du rapport mondial de prospective «Un Monde nouveau» et des «Clés du XXIe siècle», Jean-Joseph Goux est professeur de philosophie à Rice University (Houston, Texas). Auteur de «Frivolité de la valeur».
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