Il est parti avec la même discrétion à laquelle il nous avait habitués dans la vie. Jamais un mot de trop, mais toujours le mot qu’il fallait. Pour toute une génération de journalistes libanais, il fut le déclic, le Maître. Combien d’entre nous ont été tirés, happés de leur université, frais émoulus, dans cette grande aventure du Jour devenu L’Orient-Le Jour, croyant déjà renverser des gouvernements d’un seul trait de plume. Et combien durent déchanter et descendre de leur nuage pour apprendre, à son école, l’humilité du journaliste, le doute face à l’information, la rigueur du détail et, plus que tout sans doute, le respect du lecteur. Sous sa férule, on travaillait avant tout pour ce lecteur anonyme qui avait droit à notre sueur et à notre attention. S’il fallait vérifier nos information et s’y reprendre à plusieurs fois, c’était pour que le lecteur se sentît fier de lire «son» journal ; un «scoop» n’avait aucune valeur s’il n’était pas rigoureusement vrai jusque dans ses moindres détails ; s’il fallait travailler la maquette c’était pour que le lecteur fût à l’aise en parcourant «son» journal ; s’il fallait boucler vite et tôt au risque d’encourir sa colère froide et cinglante, faite de sarcasmes et d’ironie, c’était pour être bien distribué et que le lecteur reçoive «son» journal à son réveil. S’il fallait écrire en bon français, c’était également par respect du lecteur : pas une faute commise sous son «règne» ne sera plus répétée par l’un d’entre nous ; la remarque qu’elle attirait marquait au fer, si profondément qu’elle faisait passer à jamais l’envi de recommencer. Que dire des dirigeants du pays de toutes confessions et de tous horizons, défilant dans son bureau et qu’il savait recevoir avec la distance adéquate, répétant l’impérieuse nécessité que chacun reste à sa place : «Faites votre métier et laissez-nous faire le nôtre. Mais faites-le bien, parce que nous ne manquerons pas de signaler vos dérapages et vos contradictions». Comme ses éditoriaux, il «travaillait» ses journalistes au corps : «Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage…». Mais il savait aussi les protéger. De la même manière qu’il nous tannait pour nous donner le sens de l’éthique et de la déontologie, il nous assurait l’espace de liberté indispensable pour exercer convenablement cette profession. Le Liban qu’il avait rêvé, sans doute à l’école de Georges Naccache, il l’avait transmis à son équipe. L’éclatement, à la fois du rêve et du Liban, mais sans doute aussi la disparition brutale et non moins absurde de son complice Édouard Saab, l’a définitivement éloigné. Son exil ne fut pas sans peser dans la décision de certains de suivre le même chemin. Déjà il partait sur la pointe des pieds à sa manière, laissant à ceux-là mêmes qu’il avait formés le soin de reprendre les rênes de l’aventure, mais continuant, néanmoins, à suivre de loin l’itinéraire et la démarche de chacun. «Patron», il le fut jusqu’au bout des doigts, donnant le goût du métier dans sa diversité et dans ses contraintes ; cultivant l’irrévérence, à condition d’être soi-même irréprochable ; donnant à l’équipe – son équipe – l’envie d’être solidaire et celle de toujours se dépasser; inculquant le virus du journalisme jusqu’à (presque) tout lui sacrifier. Antoine J. SFEIR Directeur de la rédaction des «Cahiers de L’Orient».
Il est parti avec la même discrétion à laquelle il nous avait habitués dans la vie. Jamais un mot de trop, mais toujours le mot qu’il fallait. Pour toute une génération de journalistes libanais, il fut le déclic, le Maître. Combien d’entre nous ont été tirés, happés de leur université, frais émoulus, dans cette grande aventure du Jour devenu L’Orient-Le Jour, croyant déjà renverser des gouvernements d’un seul trait de plume. Et combien durent déchanter et descendre de leur nuage pour apprendre, à son école, l’humilité du journaliste, le doute face à l’information, la rigueur du détail et, plus que tout sans doute, le respect du lecteur. Sous sa férule, on travaillait avant tout pour ce lecteur anonyme qui avait droit à notre sueur et à notre attention. S’il fallait vérifier nos information et s’y...
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