À Peshawar, trois hôpitaux ou centres médicaux gouvernementaux accueillent les Afghans victimes de la situation de leur pays. La plupart d’entre eux arrivent au Hayatabad Medical complex, car il est le plus proche de la frontière et l’état de certains blessés ne leur permet pas de prolonger même pour quelques kilomètres un voyage déjà périlleux. Les blessés sont, dans la majorité des cas, traités dans les services orthopédiques, blessures de la tête et chirurgie. Mardi dernier, ils étaient six en début d’après-midi à être entrés à l’hôpital. Allongé sur une table d’auscultation, Ghulam Ghaus attend d’être examiné. Il est une victime de l’anarchie qui s’est emparée des routes afghanes depuis le renversement des talibans. Alors qu’il quittait Kaboul pour Jalalabad, il est tombé dans une embuscade dressée par des voleurs. Si ces deux amis s’en sont tirés sans mal, lui a reçu plusieurs balles dans le bras. Au service orthopédique, Ismael se repose sur un lit crasseux. Son bras est recouvert d’un énorme bandage d’où sortent plusieurs pointes métalliques. «J’ai été blessé lorsque le toit de ma maison à Kaboul s’est écroulé lors d’une vague de bombardements américains. À Kaboul j’étais chauffeur de taxi, des amis ont donc pu rapidement m’emmener vers le Pakistan. Si j’étais resté à Kaboul, ils m’auraient immédiatement amputé», explique-t-il. Ismael sait que le gouvernement pakistanais ouvre ses frontières aux blessés, mais il a tout de même préféré passer par les routes peu fréquentées des montagnes et éviter les postes de contrôle auxquelles l’attente est trop longue. En veut-il aux États-Unis pour ce qui lui arrive ? «Je sais que les Américains ne voulaient pas viser les civils. La bombe qui a détruit ma maison était destinée à l’aéroport, mais ils ont fait une erreur. Si je leur en veux ? Oui dans un sens, oui. Mais il fallait aussi chasser les talibans...», poursuit-il. Dans la même salle, un nouveau venu vient d’arriver. Il a 33 ans, il s’appelle Zabiullah. La perte de sa jambe, il la doit à une promenade aux alentours de Kaboul. Une promenade qui s’est transformée en descente aux enfers quand il a posé le pied sur l’une des millions de mines qui infeste la terre de son pays. Grâce aux ambulances de la fondation pakistanaise Edhi Welfare Fundation, il a pu être rapatrié au Pakistan dans cet hôpital dont la moitié des lits sont réservés aux victimes afghanes conformément aux mesures adoptées par le gouvernement. Fauché dans la fleur de l’âge. Il n’est pas le premier, il n’est que le dernier en date d’une liste que ne cesse de s’allonger. Dans une autre salle, toujours aussi sombre et sale, un enfant maigre regarde le plafond. Sur son visage, une infinie tristesse et dans ses yeux l’incompréhension. Zarwali a dix, et il était berger dans la région de Kaboul. Il y a un peu plus d’un mois, il a été fauché par les éclats d’une bombe à fragmentation américaine. Les premiers soins, il les a reçus à Kaboul. Le résultat ? Sa jambe gauche s’arrête au niveau du genou. Une quinzaine de jours plus tard, il a été transféré à Peshawar, dans cet hôpital sombre, froid et glauque, où les pots de fleurs contiennent des seringues usagées à défaut de plantes. Depuis 20 jours, il est allongé sur ce lit, sur des draps souillés de sang. Son frère, à ses côtés, lui masse le pied droit, seule partie apparente de sa jambe entièrement bandée. Sa main droite a également été blessée, il l’a tient en l’air et semble essayer de bouger les doigts. Sans y parvenir, ses os ne fonctionnent plus. Cauchemar. Cauchemar que ne prendra pas fin avec Bonn, cauchemar qui ne prendra pas fin avec la chute de Kandahar. Mines et bombes à fragmentation se foutent bien de la diplomatie, et Zawarli n’est pas leur dernière innocente victime.
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