Shamshatou. Un camp, une couleur unique : celle des routes de terre, des murs des maisons de boue, de la poussière qui recouvre les tentes de fortune, de la crasse sur le visage des enfants. Un camp, une histoire. Toujours la même, répétée des milliers de fois. Histoire d’un exode, histoire d’un pays perdu, histoire de réfugiés afghans. Situé à une quarantaine de kilomètres de Peshawar, dans la NFWP (North West Frontier Province), pas si loin de la frontière afghane, le camp de Shamshatou. Passées les multiples briqueteries, on le distingue à peine au loin tant il se confond avec la couleur de son environnement naturel. Au bout d’un chemin défoncé, les premières maisons apparaissent. Maisons de boue et de briques séparées par des chemins terreux. La première partie du camp est constituée d’anciens réfugiés. Ceux-là sont arrivés bien avant les événements du 11 septembre. À l’entrée du camp se trouve l’école primaire de Baihaquee, financée par une ONG allemande. 300 filles y sont accueillies le matin, 450 garçons l’après-midi. Signe d’ouverture d’esprit des Afghans qui dirigent cette école, le thé y est offert en pleine journée en ce mois de ramadan. Le directeur est arrivé ici il y a 15 ans et les élèves, qui tournent autour de lui, il y a deux ans. Le premier fuyait les Soviétiques, les seconds les talibans et la sécheresse. Dans une salle de classe des plus rudimentaires, un grand tapis au sol et un tableau noir au mur, des enseignants, tous Afghans, discutent politique. Mohammed Taer, ancien employé du ministère de l’Éducation à Kaboul, a quitté son pays il y a 22 ans. 22 années durant lesquelles il est retourné plusieurs fois en Afghanistan mais n’a jamais pu y rester. Comment explique-t-il que son pays en soit arrivé là ? «Notre pays n’a jamais eu de chance, jamais». Un thème repris par la plupart des réfugiés. Il place toutefois encore quelques espoirs dans la conférence de Bonn. «Tous les pays ont joué avec notre terre, cela suffit. Aujourd’hui, nous voulons la paix. Elle peut nous être donnée grâce à la conférence de Bonn. Mais je préfère limiter mon optimisme car la non-participation des talibans et des groupes de Hekmatyar n’est pas un bon signe». 11 000 familles, soit 52 000 personnes, partagent les même espoirs dans le camp de Shamshatou. Et en attendant de pouvoir rentrer dans leur pays, ils survivent ici grâce à l’aide internationale. Les Danois s’occupent des puits d’eau, les Koweïtiens des pompes, le World Food Program fait parvenir chaque mois de la nourriture qui est distribuée entre les réfugiés. Une aide alimentaire qui comprend de la farine, de l’huile et du riz. Des fours ont été mis en place par Shelter Now, pour que les familles puissent y faire cuire leur pain. L’International Medical Corps (IMC) a pris en charge les cliniques. L’un des cinq centres de traitement du camp est dirigé par le docteur Roeena, une femme diplômée de l’université de Kaboul. «Ici, nous fournissons les soins de santé de base. Nous disposons d’un centre de vaccination avec des volontaires qui font du porte à porte, d’un centre de planning familial, d’un petit laboratoire pour les analyses de base, et de quoi assurer les soins de chirurgie légère». À l’entrée quelques femmes attendent, leur carnet de famille à la main sur lequel sont notés tous les soins reçus par les membres de la famille. Les moyens sont certes rudimentaires, mais selon Dr Roeena, les médicaments ne manquent pas, le centre étant réapprovisionné tous les quinze jours. «Le point noir concerne les femmes enceintes. Nous ne disposons pas de salle d’accouchement, elles doivent donc donner naissance à leur bébé chez elles. En cas de complication, nous devons les transporter à l’hôpital afghan de Peshawar», explique-t-elle. Les problèmes de santé les plus fréquents sont les infections cutanées en été et respiratoires en hiver. «Mais dans l’ensemble, l’état sanitaire général est plutôt correct», conclut-elle. Les nouveaux réfugiés Un constat que l’on est assez tenté de remettre en cause au fur et à mesure que l’on avance dans le camp. À l’extrémité du camp se trouvent les nouveaux réfugiés. Leur zone est facilement reconnaissable car les maisons de boue y ont laissé la place aux tentes de l’UNHCR. Si la misère de la première partie du camp était déjà frappante, le dénuement de la seconde est choquant. Sur le bord de la route, une petite fille porte sur son dos un enfant plus jeune qu’elle, à moitié nu et dont le ventre ballonné révèle la piètre qualité de l’eau distribuée. Fawzia, 35 ans, habite dans l’une de ces tentes. Mère de trois enfants, elle a quitté Kapissa près de Kaboul avec son mari. Son fils Navid, 10 ans, raconte le périple de sa famille. Un départ précipité après la chute d’une bombe sur la maison des voisins, trois jours de voyage avec des ânes et l’arrivée dans ce camp, pour finir sur cette tente. Qu’ont-ils pu emporter avec eux ? «Ce que vous voyez ici», répond le jeune garçon. Et ce que l’on voit ce ne sont que quelques vêtements, deux ou trois récipients pour la cuisine. C’est tout. Fawzia a-t-elle espoir de retourner bientôt dans son pays ? Elle y croit oui. Elle veut la paix, rien d’autre. Et qui pourrait le réaliser ce rêve que cette Tadjike fait depuis plus de vingt ans. «Zaher Chah», répond-elle, sans hésiter. «Rabbani n’a rien fait de bien pour notre pays, rien !» Mewan, 24 ans, était étudiant à Kapissa. Il a quitté son pays il y a deux mois après avoir reçu cinq balles dans le bras gauche et dans la poitrine lors des combats entre l’Alliance du Nord et les talibans. Aujourd’hui, il se promène sur les chemins de Shamshatou avec son attelle. Mohammad Kabir a 43 ans, mais il en paraît 60. À Kaboul, il était enseignant. Il a pris le chemin de l’exode avec sa femme et ses six enfants il y a deux mois. Il leur a fallu deux jours de voyages pour arriver à la frontière pakistanaise fermée sur ordre de Musharraf. Pour surmonter ce dernier obstacle, il a dû passer par les routes peu fréquentées des montagnes, avec toute sa petite famille, pour enfin pouvoir entrer illégalement à Peshawar. Aujourd’hui, il espère la paix, il l’appelle de tous ses vœux. Bien qu’ayant perdu toutes illusions sur les chefs de guerre ou les leaders politiques, il veut encore croire un peu en Zaher Chah «car il est le seul à être aimé de tous». En attendant, il doit vivre, ou plutôt survivre dans ce camp. «Le vêtement que je porte est le seul dont je dispose. La nuit, je n’ai rien d’autre pour me couvrir. Mes enfants ? Ils ne vont pas à l’école car elle est située à l’autre bout du camp, beaucoup trop loin. Nous survivons uniquement grâce aux donations, grâce aux ONG». Quand retournera-t-il en Afghanistan ? «Je ne retournerai là-bas que quand la paix sera réellement et durablement installée. Je ne veux pas prendre le risque de devoir fuir à nouveau. Une fois sorti de ce camp, je ne serai plus jamais un réfugié, jamais ! Cette situation est trop blessante pour ma dignité». Parole d’un homme blessé dans son amour-propre, paroles d’un peuple meurtri.
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