Dix fois, vingt fois, j’ai essayé de t’écrire avant ton départ. Mais les mots ne sont pas venus. Il y a des situations, comme ça, où les mots sont impuissants, où, face à l’injustice du destin, il vaut mieux se taire. Je relis le brouillon d’une lettre que j’aurais voulu t’envoyer. Elle est couverte de ratures, parce que rien n’explique qu’on parte à 37 ans. «Je t’écris ces quelques mots pour t’assurer que je partage l’épreuve que tu traverses avec un si grand courage. Sur le plan juridique, tu as toujours été pour les avocats de ma génération un modèle. Aujourd’hui, c’est aussi sur le plan humain que tu nous donnes l’exemple. Je suis, de tout cœur, avec toi». Quatre ans durant, comme si la mort n’existait pas (mais existe-t-elle vraiment ?), tu as continué à travailler, à rédiger consultations et conclusions, à préparer l’audience du lendemain au Palais de justice. Quatre ans durant, grâce à ton exceptionnelle force de caractère, ton corps a refusé de se soumettre au mal qui le rongeait. Et pour que ton combat ne soit pas vain, tu as fondé avec des amis le Children’s Cancer Center qui sauvera probablement des centaines d’enfants malades. Ta victoire, la voici : jusqu’au bout, tu as montré à ceux qui t’aiment que la vie vaut la peine qu’on s’y accroche. Tes derniers mots : «Je serai toujours avec vous», nous n’en doutons pas. Parce que le Christ nous enseigne que «Celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort». Et que le poète italien Giuseppe Ungaretti n’avait pas tort quand il écrivait que «la mort n’a de règne que sur les apparences». À demain, Naoum. À demain, au Palais. Alexandre NAJJAR z On s’était rencontré à Paris où tu travaillais durant la guerre au Liban et tu m’avais tout de suite frappé par ta vivacité et ton intelligence. Après ta longue maladie contre laquelle tu as vaillamment lutté, au point de nous faire croire maintes fois que tu l’avais vaincue, le destin impitoyable t’a foudroyé, ne nous laissant que le souvenir de ta générosité et de ton aide aux jeunes atteints de maladie fatale. Avocat infatigable, tu as laissé derrière toi le glas qui sonne l’injustice de la vie, car tu avais tous les atouts et surtout tu aimais tant la vie, cette même vie qui t’a renié sans raison. Depuis quelques semaines, tu t’es soudain isolé loin de tes amis dans le silence et la souffrance. Puis, tu es parti à quarante ans, bien trop tôt pour que nous puissions l’accepter ou le comprendre. Ton message n’est autre que ces vers d’Alfred de Vigny: «À voir ce qu’on fut sur terre et ce qu’on laisse. Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse. Fais énergiquement ta longue et lourde tâche dans la voie où le sort a voulu t’appeler, puis après comme moi, souffre et meurs sans parler».
Dix fois, vingt fois, j’ai essayé de t’écrire avant ton départ. Mais les mots ne sont pas venus. Il y a des situations, comme ça, où les mots sont impuissants, où, face à l’injustice du destin, il vaut mieux se taire. Je relis le brouillon d’une lettre que j’aurais voulu t’envoyer. Elle est couverte de ratures, parce que rien n’explique qu’on parte à 37 ans. «Je t’écris ces quelques mots pour t’assurer que je partage l’épreuve que tu traverses avec un si grand courage. Sur le plan juridique, tu as toujours été pour les avocats de ma génération un modèle. Aujourd’hui, c’est aussi sur le plan humain que tu nous donnes l’exemple. Je suis, de tout cœur, avec toi». Quatre ans durant, comme si la mort n’existait pas (mais existe-t-elle vraiment ?), tu as continué à travailler, à rédiger...
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