Dans des gerbes d’étincelles, les deux métallurgistes découpent au chalumeau la carcasse du pont suspendu qui reliait le World Trade Center à la rivière Hudson. Sous leurs pieds, un océan de décombres d’où émergent des dizaines de grues. Les opérations de sauvetage, frénétiques et désordonnées aux premières heures du drame, s’organisent chaque jour davantage même si l’espoir d’extirper des survivants du magma de béton et d’acier diminue sans cesse. La ruée des volontaires vers le chantier est désormais endiguée : plus question d’approcher avec pour tout viatique une pelle et un casque de chantier. Il faut désormais prendre son tour si l’on est un des nombreux pompiers accourus des quatre coins du pays ou attendre d’être appelé et escorté sur place si l’on est soudeur, métallo ou conducteur d’engin. Andrew Moris, charpentier du New Jersey, erre comme une âme en peine sur la rive de l’Hudson après avoir passé la nuit à faire la chaîne pour porter des seaux. Sa longue barbe rousse est grise de poussière, des cernes lui mangent le visage. «J’ai vu un gars, un métallo, un costaud, quitter le chantier en sanglotant comme un enfant. Un gars qui était à côté de lui m’a dit qu’il venait de soulever une pelletée de gravats au milieu de laquelle il y avait la main d’un enfant». «Il y a des tas de gars là-dedans... Quand ils arrivent, on lit la stupéfaction sur leurs visages et la colère dans leurs yeux. Les gens veulent que l’on fasse quelque chose pour venger cela, mais il semble qu’il n’y ait personne à combattre. Alors venir ici est un moyen de faire quelque chose». Une cour d’école a été transformée en centre de triage des volontaires : pompiers et policiers d’un côté, ouvriers de l’autre. Ils attendent en silence, regards graves, mâchoires serrées, parfois des heures avant d’être escortés sur les lieux en petites équipes. Sur un casque, «Dieu bénisse l’Amérique» inscrit au feutre , des tee-shirts «fier d’être Américain», des centaines de drapeaux sous toutes les formes. Marvin Cenac, un maçon venu de Brooklyn, porte le sien en bandeau. À la ceinture il a accroché son marteau, des burins, une lampe, un masque, mais ne pourra s’en servir samedi : débouté, il revient sur ses pas en grommelant. «Ils ne nous laissent plus entrer. Ils ont passé un accord avec trois syndicats et comme nous n’en faisons pas partie, on ne peut plus entrer. Dieu merci, on a pu venir donner un coup de main mercredi. Il fallait que je fasse quelque chose, je ne pouvais pas rester à la maison sans rien faire». Les quatre voies de l’autoroute longeant l’Hudson se transforment chaque jour davantage en ville provisoire : l’armée du salut et la Croix-Rouge y installent des roulottes pour distribuer repas chauds, boissons, barres énergétiques, dentifrices et sous-vêtements. Des stocks de pelles, seaux, outils sont posés sur les trottoirs. Des brigades de pompiers venues de tous les États prennent leurs quartiers. Ceux de Chicago, montés avec des camions de matériel, ont dressé leurs lits de camp sur le trottoir. Sur instruction du service des pompiers de New York (Fire Department), ils refusent désormais tout contact avec la presse. Le fabriquant d’outillage De Walt a apporté un stand d’habitude réservé aux paddocks des courses automobiles. Des employés sortent des caisses des dizaines de scies électriques, meuleuses, découpeuses sous le panneau «De Walt Racing». Sur une barrière en grillage, un panneau détaille des «Instructions personnelles de sécurité et de santé pendant les opérations de recherche». Les gardes nationaux en treillis gardent tous les accès et n’hésitent pas à jeter au sol, menottes dans le dos, celui qui n’obéit pas assez vite aux ordres ou tente de se glisser entre deux barrières. Sur tous les bâtiments alentour, même les plus endommagés, la bannière étoilée flotte dans le ciel bleu dur.
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