Le français a toujours débordé des strictes frontières de l’État national français : territoires héritiers de l’ancienne Lotharingie, communautés recourant au français comme langue de communication internationale, implantations résultant du développement de la colonisation. C’est en 1880 que le géographe Onésime Reclus forge le mot francophonie pour désigner des populations utilisant le français. Il est quatre visages particuliers de cette francophonie : les pays de français langue maternelle (Europe et Canada francophones); les pays créoles où le français est langue seconde, mais parente ; les pays de français langue étrangère privilégiée (comme parfois en Europe centrale ou orientale); les pays de français langue officielle ou langue d’usage (qui ont été, pour la plupart, colonies françaises). Notre pays, le Liban, fait partie de la dernière catégorie. Qu’en est-il de sa francophonie ? Il est temps de lancer un cri d’alarme. Il n’est, en effet, que de regarder autour de soi pour constater non seulement la dégradation de la langue française dans l’usage courant et, notamment, de sa syntaxe et de son vocabulaire, mais son envahissement progressif par les vocables anglo-américains. Les affiches publicitaires, même officielles, illustrent un mal qui se propage aussi dans le langage des médias, de la science, de la technique etc., alors que l’usage de la langue nationale diminue (à l’exception de quelques rares cas : conférences magistrales par exemple). Cette situation n’est certes pas isolée. Elle résulte de bien de facteurs. Tout d’abord de la dernière guerre et de ses retombées sur plusieurs domaines socioculturels. Les anglo-saxons, grâce au «nouvel ordre mondial» (l’appellation figure, à y voir de près, sur le billet de 1 dollar que nous avons découvert récemment !), ont accru leur influence et imposé des termes et des procédures dans leur langue. Elle résulte aussi de l’avance prise par les États-Unis dans les domaines de la recherche, dans la science et, plus encore, dans l’économie, qui a polarisé la technologie scientifique ainsi que le vocabulaire du commerce et de la publicité. On enregistre également les conséquences de la décolonisation française, la disparition (ou presque) des anciennes élites dans notre société et dans d’autres sociétés identiques, et surtout la facilité plus grande de l’anglais ou, plutôt, de l’américain lui-même en voie de simplification. Mais faut-il pour autant en tirer la conclusion que nous devons assister avec passivité et résignation à ce processus ? La réponse à cette question est double. Certes, personne ne nie le caractère inévitable de certaines osmoses – elles ont toujours existé entre toutes les langues du monde. Il est clair d’autre part que les nécessités du monde moderne et le considérable développement des échanges accentuent encore de telles interactions. Encore faut-il qu’elles gardent un caractère modéré et relativement «contrôlé». La régression chez nous de cette langue culturelle par excellence entraînera des inconvénients culturels suivis par d’autres inconvénients. Au niveau principalement culturel qui est essentiel selon nous, on peut assister, même en France, à l’introduction dans le subconscient (ou le conscient) collectif des modes de pensée, des systèmes de références, bref, des mécanismes intellectuels qui ne peuvent, à la longue, que sécréter une uniformisation préjudiciable à l’identité de tous les peuples du monde, particulièrement dans notre société dite «pluraliste». Il en va, dans une société comme la nôtre, du sort des droits de l’homme. Or, le génie de la langue française est fait de rigueur et d’élégance, de géométrie et de finesse. Malgré les menaces qu’elle subit, elle reste une langue sociale. Sa grâce, sa souplesse, sa clarté la prédestinent toujours à être la langue universelle par excellence. Le président Léopold Senghor disait que «le français est une langue de vocation universelle, de gentillesse et d’honnêteté». Et si la langue de Racine conserve son prestige, elle ne le doit pas à la situation politique ou économique privilégiée de la France, mais à elle-même, c’est-à-dire moins à des considérations politiques (conquêtes territoriales) qu’à des conquêtes morales. Tous nos problèmes, quant à nous, s’inscrivent dans le cadre de nos problèmes moraux et plus généralement culturels. C’est à ce niveau qu’il faut commencer, mais vite, en respectant, en renforçant l’usage de cette langue qui est celle de la démocratie et de la raison – qui ne peut pas ne pas avoir raison ! Il faut donc commencer par sauvegarder le «discours», et le plus rapidement possible (grâce, peut-être, à l’organisation de stages ou séjours linguistiques intensifs en été pour des instituteurs de français), et ce pour que nous contribuions à ne pas manquer l’impact et la grandeur de notre rendez-vous avec l’histoire. *** Ces propos s’inscrivent notamment dans le cadre de la tenue prochaine du IXe sommet de la francophonie qui verra se réunir à Beyrouth plus de 50 chefs d’État et de gouvernement autour du thème «Dialogue des cultures». Depuis longtemps, le Liban se fait fort d’être un espace unique de dialogue entre les cultures, un terrain particulièrement fertile et sans équivalent pour l’interaction entre elles. Or le dialogue, s’il se concrétise, est le chemin le plus court pour le rapprochement entre les peuples. Ne faut-il pas œuvrer d’arrache-pied pour combler les grandes lacunes au double niveau de l’infrastructure et de la superstructure en vue d’être à même de réussir et faire fructifier la tenue d’un pareil événement non seulement sur le plan politico-économique mais surtout sur le plan purement culturel qui est essentiel à notre sens ? Le Liban saura-t-il redevenir, compte tenu de sa position géopolitique et son bilinguisme très longtemps quasi viscéral, un trait d’union entre les deux rives de la Méditerranée, la voie d’accès des Arabes vers l’Occident et celle de l’Occident vers les Arabes, et contribuer ainsi à lutter contre les méfaits de toute culture unique suspecte, ou toute uniformisation cachée ou révélée, avec leurs différentes retombées au niveau du «village global» ? Le dialogue des cultures – et non des civilisations – qui devrait être permanent, et commencer par soi-même, deviendra à l’heure de la mondialisation un enjeu mondial non seulement politique et économique mais aussi et avant tout un enjeu culturel. L’avenir de la francophonie, quant à lui, ne semble-t-il pas reposer sur la capacité du français à se prêter, à s’échanger, à favoriser le multilinguisme, en vue de contribuer à rapprocher les peuples (notamment francophones), à promouvoir une meilleure connaissance de leurs cultures respectives et mettre en valeur la richesse, les complémentarités et les affinités de ces cultures ? Allons-nous, ensemble, en direction des objectifs évoqués ? Cela évitera la «monoculture» qui implique l’aggravation des inégalités et de la pauvreté dans le monde, l’hégémonie de quelques puissances sur l’élaboration des normes ou des décisions qui engagent l’avenir de la planète et écrasent nombre de particularismes sociopolitiques. La francophonie qui est principalement un hymne à la liberté devrait œuvrer pour la démocratisation de la mondialisation. Le dialogue ouvert des cultures est seul en mesure d’instaurer les meilleures conditions pour retrouver cette démocratisation qui conduira à la paix, condition sine qua non de tout développement et toute prospérité en relation avec les besoins réels des nations. Le dialogue signifie ici diversité, solidarité et ouverture avec la conviction que ce sont les idées – les idées de tous et de toutes – qui mènent le monde et non pas l’inverse. Mais prière, au Liban, de ne pas nous apprendre à désapprendre la démocratie que nous posons comme préalable à tout dialogue afin que la francophonie puisse sceller le destin du monde. Mais est-ce un destin commun ? Loin s’en faut comme nous l’avons dit, car qui dit langue dit pensée, une façon de voir les choses, une méthodologie au double plan intellectuel et existentiel, un cartésianisme. Ce n’est d’ailleurs pas un pur hasard que le père de la philosophie moderne fut le grand philosophe français Descartes (1596 – 1650) qui s’exprima, le premier, en français. Cela ne veut pas dire qu’il faut occulter la langue nationale des États. La francophonie, tout comme la nationalité qui est en interaction avec elle, est à la fois une et plurielle. Mais tout le monde peut-il avoir raison et de la même façon ? Les philosophes francophones semblent avoir, à cet égard, beaucoup à faire. C’est qu’ils n’ont d’autres armes ici ou là que celle de la critique. Restera-t-elle de taille face aux nationalismes les plus arrogants qui ne sont pas les philosophies scientistes mais les idéologies totalitaires ou les fondamentalismes qui sont au fond des régressions névrotiques de l’universalisme de la raison totalitaire au particularisme de la famille, de la bande, de l’éthnie, de la confession religieuse ?… Last but not least (qu’on me pardonne ici cet anglicisme), le sommet de la francophonie connaît spécialement les indices suivants : 1 – Il paraît souligner l’apport éventuel au strict niveau politico-économique. 2 – Il semble vouloir mésestimer tout ce qui n’est pas francophone ou francophile, ce qui d’ailleurs contredit foncièrement l’esprit même de la francophonie bien comprise. 3 – Il semble esquiver les problèmes culturels et notamment linguistiques propres au Liban d’aujourd’hui, ou du moins essaie d’œuvrer, en la matière, pour épater la galerie ! 4 – Il paraît ignorer ou méconnaître la réalité d’une absence quasi totale de l’esprit de dialogue dans «le pays du cèdre» d’aujourd’hui, un esprit préalable logique et normal en vue d’entamer, à l’échelle internationale, un réel dialogue des cultures entre les peuples. Enfin, pourquoi parlera-t-on de francophonie, dans notre conjoncture actuelle, plutôt que d’une autre «phonie», alors que les autorités viennent de fermer le Canal 9 qui est la seule chaîne de télévision francophone au Liban, que plusieurs quotidiens ou revues francophones ont cessé de paraître et que le niveau du français, en général, est en régression permanente? Professeur à l’Université libanaise
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