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Actualités - Reportages

Lectures - Georges Schéhadé, poésie de l’absence et du... réel

À une époque où les humanités semblent le céder en tout aux sciences exactes comme à la mécanisation de l’homme ; à une époque où la poésie semble évincée par la toute-puissance de l’ordinateur, un franc-tireur travaillant pour son plaisir, M. Victor Hachem, professeur à l’UL, propose une lecture sans prétention de quelques poètes. Nous reproduisons aujourd’hui son texte sur Georges Schéhadé. D’abord derrière les roses il n’y a pas de singe Il y a un enfant qui a les yeux tourmentés Par ces deux vers qui ouvrent les «Poésies», le poète nous introduit dans son univers poétique, jardin fait de pureté première, lieu privilégié de toute naissance, par lequel «commencent les songes de folie», où depuis Adam, l’on aime retrouver la femme aimée : «c’est toujours dans un jardin que je te revois». Nous nous promenons émerveillés, à «la poursuite des fables», le matin de préférence, car «le matin est le pays des arbres», respirant doucement la rose pour ne pas en épuiser le parfum, nous sentant envoûtés et pris de «vertige» ; admirant et peut-être dégustant «les pommes justes et belles». Par cette effraction, bien des choses deviennent claires : nous découvrons tout à coup, ébahis, que «les arbres ne voyagent que par leur bruit», que «les feuilles du vent brûlaient», et qu’on pouvait «habiter les feuillages de la mer !». Choses que nous ignorions jusqu’à ce que le poète nous les eut révélées. Chemin faisant, nous décodons une poésie rebelle à l’interprétation, parce que fluide, pure comme le cristal, limpide et embrouillée à la fois, faite en même temps de «rien» et de «tout» : «J’aime le vent, parce qu’il est plein de pensées et qu’il a la forme mobile des anges... suspendus à rien ? ». Poésie de rêve aérien, insaisissable parce qu’une fois proférée, elle se volatilise : «Celui qui rêve se mélange à l’air» ; mais à cause de cela même, poésie, régénératrice, «qui habite les songes ne meurt jamais». La mort elle-même n’a plus le caractère cruel habituel : «Pour nous la mort est une fleur de la pensée». Poésie qui prend sa source au royaume des oiseaux et des enfants, inaccessible sauf aux «voyants» comme les enfants : Et qui n’entend qu’une voix est un homme alourdi/ Et qui ne voit qu’un oiseau est l’aveugle de la barque. Poésie située dans une région où «la svelte amazone habite les nuages». («Il n’y a pas loin, par l’oiseau, du nuage à l’homme», disait P. Eluard). En un mot, volatilité, expansion, ouverture semblent la caractériser. D’un autre côté, c’est une poésie qui se veut discrète, ambiguë et profonde comme les puits qui gardent jalousement leur secret, où «leur parole se perd», ou même «les sommeils tombent dans les puits (...), de bronze où les lointains soleils sont couchés». Car après l’ouverture, c’est le renfermement. Mouvements qui ne sont contradictoires qu’en apparence : d’une part, ce sont les deux attributs de l’acte sexuel ; d’autre part, cette poésie de l’irréel du «douchant sans visage, de l’absence plus longue que les années», traduit une impression de vide, de silence, d’exil intérieur et... du désir d’en sortir ; et nous avons là, l’un des thèmes les plus récurrents de Schéhadé. Cela s’exprime par l’image du voyage qui est à la fois signe de l’exil et sortie de l’exil. «Nous voyagerons pour les halos/ Notre véritable origine». Ces deux derniers vers qui font du voyage un double mouvement d’allée et de retour en sont la meilleure preuve. Retour, à une «Vie antérieure», faite d’innocence, de pureté pré-péché, que nous retrouvons un peu partout dans le recueil : «Tant de magie pour rien, dit-il, déçu./ Si ce n’était ce souvenir d’un autre monde». Même la cendre, pourtant concrète, traduit l’absence et devient en quelque sorte un néant, source de poésie. «Car il y a trop de poésie dans la cendre». L’exil s’exprime aussi par un sentiment d’apatridie, comme ces «jardins qui n’ont plus de pays», pire encore par l’impression d’avoir «perdu son nom» et d’être partout étranger de n’avoir «pas de trace», comme «l’oiseau à l’œil de perle», par la perte de la mémoire ou, au contraire, par une vie qui n’est que mémoire, que souvenir : «Les bruits n’avaient pas de mémoire/ Nous nous vivrons dans nos mémoires». L’absence peut prendre l’aspect de l’égarement, comme ces «étoiles égarées sur les seins des femmes». Enfin, la mort constitue l’absence par excellence. Mais une absence sans angoisse, comme en témoignent ces trois vers : «Cette femme qui rêve dans ses habits/ je ne la verrai plus dans les chants/ Que la mort la repose j’épouserai sa main». Vide, absence signifient forcément ambiguïté, et donc hermétisme. D’ailleurs raffinement, concision et hermétisme caractérisent cette poésie faite d’allusions, de suggestions, de «Dérèglement» volontaire de la perception et du langage, que semble proclamer un poème qui a tout l’air d’un «Art poétique» : «Quand la nuit est brillamment éparpillée / Lorsque la pensée est intouchable / Je dis fleurs de montagne pour dire / solitude / Je dis liberté pour dire désespoir». Paradoxalement, c’est le «réel» qui va le sauver. En cours de lecture, nous découvrons que le «rien» de sa poésie repose sur des objets concrets et palpables, que «les pommes, les roses, les arbres, les prairies, les oiseaux, les bateaux, la forêt, le singe»... sont des repères ou plutôt des points de départ à la poésie Schéhadienne. Et la phrase de Perse «Écoutez Schéhadé vous parler du réel» semble pleinement justifiée. Il est étonnant en effet de voir ce poète de «l’ineffable», ce manipulateur de songes, faire de la terre l’un des points de départ de son imagination créatrice. Certaines de ses plus belles images en surgissent : «Nous irons un jour enfants de la terre». Quel plus bel hommage que ce vers : «Comme une terre la voix est douce». Et le sourire se sent-il diminué d’être «un peu de terre sur les seins» (?). Associer la femme aux fleurs de la terre, c’est les sublimer l’une et l’autre : «Souviens-toi/ Souviens-toi des fleurs de la terre ! Le feu apparaît sous forme de soleil, et ce le plus souvent en parlant d’amour, comme cet admirable vers : À l’heure où le soleil et nous deux faisons une rose» (!) Il ne s’agit pas d’une simple fusion, mais d’une métamorphose en rose, symbole de l’union la plus intime, la plus secrète. L’air est l’élément éthéré, insaisissable, puisqu’il est le lieu du rêve. Sous forme de vent, il devient capricieux et parfois violent. «Le voyage» célèbre le vent qui fait aller les bateaux, «qui écrit sur l’eau... qui écrit sur le sable»... mais est aussi «Casseur d’assiettes» ! «illettré» !, selon la vision de chaque personnage. Dans «Les Poésies», nous voyons «le vent apport(er) la plus jolie chose», caresser les arbres, ou, impudique sur une montagne, se déshabiller. Ailleurs, par sa fraîcheur caressante, il peut devenir lascif, communiquant une certaine sensualité : «Tu aimes t’exposer au miracle du vent», dit-il à la jeune femme. Nous le voyons s’associer tantôt à la terre «Le vent entraîne les feuilles à la terre/comme un visage et comme un soupir»; tantôt à la mer comme l’exemple du voyage, cité plus haut. L’eau est aussi l’un des éléments les plus présents dans «Poésies». C’est d’abord un élément souverain par son étendue, sa durée, car «l’eau (est) éternelle sur les tables». Et quand les «Jardins n’ont plus de pays» ils restent «seuls avec l’eau». L’eau est une patrie pour ceux qui n’en ont pas. Par son pouvoir d’expansion, par sa souplesse, l’eau devient le symbole de l’épanchement amoureux. Sa liquidité sensuelle et voluptueuse invite au grand voyage : «Ma bouche dans vos larmes jusqu’au sel, dit-il, exalté ! Et cette agréable sensation lui fait s’écrier : Jusqu’où irons-nous en Amour/Vous qui êtes à l’image de Dieu» (!) L’eau participe aussi de l’absence, dans ce vers ahurissant de beauté : Sous les fontaines sans eau de la lune (!) Poésie de l’absence, certes, et par le fait même poésie de l’atemporel et du non-espace. Le temps n’exerce plus sa contrainte. Le passé, le présent et le futur n’ont plus le sens que leur donne la grammaire traditionnelle. L’espace se situe nulle part et n’importe où. Toute notion de géographie devient dérisoire. L’espace et le temps eux-mêmes se fondent l’un dans l’autre. Rien ne sépare non plus la vie et la mort, situées dans une espèce de nostalgie qui participe des deux, mais dénuée d’anxiété : «Mes tantes causaient en mourant/Mes parents fatigués des trésors/Mouraient à la maison fidèle». Toutes les frontières disparaissent comme par miracle, et l’on se promène, libéré de tout sauf de cette poésie, sans chercher à comprendre. Il n’y a rien à comprendre. Il faut lire, se laisser envoûter par un charme discret, mais plus irrésistible qu’on ne croyait.
À une époque où les humanités semblent le céder en tout aux sciences exactes comme à la mécanisation de l’homme ; à une époque où la poésie semble évincée par la toute-puissance de l’ordinateur, un franc-tireur travaillant pour son plaisir, M. Victor Hachem, professeur à l’UL, propose une lecture sans prétention de quelques poètes. Nous reproduisons aujourd’hui son texte sur Georges Schéhadé. D’abord derrière les roses il n’y a pas de singe Il y a un enfant qui a les yeux tourmentés Par ces deux vers qui ouvrent les «Poésies», le poète nous introduit dans son univers poétique, jardin fait de pureté première, lieu privilégié de toute naissance, par lequel «commencent les songes de folie», où depuis Adam, l’on aime retrouver la femme aimée : «c’est toujours dans un jardin que je te...