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Actualités - Reportages

Deux millions de boucliers vivants à Belgrade

Une mutation bizarre s’est produite à Belgrade ces trois dernières semaines: des hommes se sont métamorphosés en boucliers vivants. Ils sont des centaines de milliers à défier à leur façon les avions de l’Otan en se déclarant prêts à mourir pour le pays et en agissant en conséquence. Dans les rues de la capitale fédérale yougoslave, on croise des cibles potentielles à tous les coins de rues. Elles sont blondes ou rousses et brunes plus rarement. Elles sont plutôt jeunes. Vingt jours de bombardements alliés sur la Yougoslavie n’ont visiblement pas entamé le moral de la population. Celle-ci a soudain oublié ses querelles politiques et ses divergences idéologiques pour resserrer les rangs autour d’un pouvoir qui était loin de faire l’unanimité il y a quelques mois à peine. En moins de trois semaines, l’Otan a réussi ce que Slobodan Milosevic tente de faire depuis des années: créer une union sacrée serbe, renforcée par un discours nationaliste qui prend ses sources dans les monastères orthodoxes de Pec, dans le Kosovo, et qui puise sa légitimité dans la mémoire collective de tout un peuple réputé têtu, déterminé et guerrier. Les écoles et les universités sont fermées et l’activité économique fonctionne au ralenti. Mais les rues de Belgrade sont très animées, de jour comme de nuit. Les Belgradois, dans leur majorité, arborent sur leur poitrine une cible noire, symbole de leur volonté à résister à ce qu’ils appellent ici «l’agression de l’Otan». Les affiches publicitaires ont été remplacées sur les panneaux par des cibles similaires que l’on trouve aussi dans les vitrines des boutiques, sur les cartes des restaurants et sur les pare-brise des voitures. Les Yougoslaves relèvent le défi de cette guerre qu’ils estiment injustes par des actions téméraires et par des gestes symboliques. Des concerts et des chaînes humaines La journée, un concert est organisé sur la place de la République, la plus grande de la capitale. Des milliers de lycéens et d’étudiants en congé forcé se pressent entre les imposants bâtiments du Théâtre national et du Musée national pour danser au rythme de musiques africaines et de chants patriotiques. Les plus célèbres chanteurs et chanteuses du pays se relaient tous les jours en signe de solidarité avec ces jeunes désireux d’exprimer haut et fort leurs sentiments patriotiques. Les sportifs yougoslaves évoluant dans des clubs occidentaux et qui ont pour la plupart rejoint leur pays, dès le début de la guerre, font aussi de fréquentes apparitions. Les jeunes gens se déhanchent pendant des heures. À la tombée de la nuit, certains, fourbus, rentrent chez eux en attendant de recommencer le lendemain. Beaucoup d’autres cependant se dirigent vers les deux principaux ponts de la capitale: le Brankov, qui enjambe la Sava et le Pancevacki qui passe au-dessus du Danube. Main dans la main, ils forment des chaînes humaines pour protéger de leurs corps ces deux ouvrages impressionnants. Rien ne les fera déguerpir. Ni les sirènes annonçant l’approche d’appareils de l’Otan ni les sifflements assourdissants des missiles tirés à partir des navires croisant dans l’Adriatique. Action téméraire qui se répète tous les jours depuis maintenant deux semaines. Il y a aussi des gestes symboliques. Pour narguer les avions de l’Otan, les habitants de Belgrade illuminent la nuit leur capitale qui brille comme une constellation d’étoiles. Il n’y a pas d’invitation plus claire. La guerre se poursuit, mais il n’y a pas encore de pénuries dans le pays. L’approvisionnement en nourriture se passe normalement. Dans tout Belgrade, on ne rencontrera jamais une file d’attente devant une boulangerie ou dans un supermarché. Seules l’essence et les cigarettes sont devenues rares. L’Otan a visiblement porté un coup sévère aux raffineries et aux dépôts de carburants. Depuis quelques jours, l’essence est rationnée : 40 litres par mois et par personne, 10 litres par jour pour les chauffeurs de taxi. Le pays semble organisé à tous les échelons de la société. Dès le début des frappes (et même avant), les autorités ont pris une série de mesures pour faciliter l’arrivée rapide des secouristes et des pompiers dans les régions visées par les raids. Le stationnement des voitures a été interdit dans certaines artères pour permettre le passage des véhicules de secours et des abris ont été aménagés un peu partout. «Nous sommes bien organisés, au niveau de la population et du gouvernement», a déclaré samedi le président serbe Milan Milutinovic. Cette organisation et cette discipline n’ont pas empêché des jeunes gens en colère de saccager les centres culturels français, américain et allemand situés dans un rayon de 150 mètres dans la principale rue piétonne du centre-ville. Les vitres et les meubles ont été brisés, et les murs recouverts de croix gammées et de graffitis hostiles à l’Otan. Ces actes ne sont toutefois pas condamnés par la population qui voit les routes, les usines et les ponts du pays détruits par les alliés. Les passants, de tout âge, s’arrêtent quelques instants devant les devantures brisées, hochent la tête en signe d’approbation, avant de poursuivre leur chemin. Beaucoup se sentent trahis par un Occident qu’ils ont essayé d’imiter et auquel ils ont cru pouvoir s’identifier. Mais pas au point d’oublier leurs racines qui s’enfoncent loin dans le temps… et dans le Kosovo.
Une mutation bizarre s’est produite à Belgrade ces trois dernières semaines: des hommes se sont métamorphosés en boucliers vivants. Ils sont des centaines de milliers à défier à leur façon les avions de l’Otan en se déclarant prêts à mourir pour le pays et en agissant en conséquence. Dans les rues de la capitale fédérale yougoslave, on croise des cibles potentielles à tous les coins de rues. Elles sont blondes ou rousses et brunes plus rarement. Elles sont plutôt jeunes. Vingt jours de bombardements alliés sur la Yougoslavie n’ont visiblement pas entamé le moral de la population. Celle-ci a soudain oublié ses querelles politiques et ses divergences idéologiques pour resserrer les rangs autour d’un pouvoir qui était loin de faire l’unanimité il y a quelques mois à peine. En moins de trois semaines,...