Les 2,5 millions d’habitants de Belgrade étaient ce week-end sous le choc des premières frappes de l’Otan sur le centre-ville, où les ministères de l’Intérieur serbe et yougoslave, touchés par des missiles de croisière, ont flambé dans la nuit comme des torches. Devant l’ossature en partie détruite et calcinée du ministère fédéral, des badauds laissent exploser leur colère: «En avril 1941, Hitler avait bombardé ce quartier», se souvient Stojan, un retraité. «Je crains que les Américains n’aient déclenché ici même une troisième guerre mondiale. Pour eux, rien n’est sacré. Je n’ose imaginer ce qui se serait produit si les missiles étaient tombés cent mètres plus loin», dit-il. Dans une rue voisine se trouve l’hôpital des urgences qui comprend plusieurs cliniques et une maternité. Aucun des bâtiments n’a été touché. Les 70 nouveaux-nés, leurs mères et des femmes sur le point d’accoucher ont été évacués d’urgence. «Dès la première déflagration, on nous a transférées dans l’abri souterrain. Nous étions couchées à même le sol avec nos bébés. Le mien n’a qu’un jour et j’espère qu’il ne saura jamais ce qui s’est passé», a raconté l’une des mères à la télévision. «Je crains que ceci ne soit qu’un début. On ne peut rien attendre d’autre d’un pays qui a utilisé l’arme atomique contre des civils. Mais ils (les Américains) se trompent s’ils croient pouvoir briser notre moral et notre hargne, qui ne feront que croître», assure un jeune homme. Les bombardements visaient «les responsables directs» de la «planification» de la campagne de violence au Kosovo, a indiqué l’Otan. De fait, les missiles ont touché leurs cibles avec une précision chirurgicale. L’un des projectiles s’est abattu dans le bureau même du ministre fédéral de l’Intérieur, Zoran Sokolovic, selon une source proche de la police, qui affirme qu’il n’y a pas eu de victime, les bâtiments visés étant inoccupés au moment des frappes. Aucun bilan d’éventuelles victimes n’était disponible de source indépendante. Selon le vice-Premier ministre yougoslave Vuk Draskovic, il y a eu «beaucoup, beaucoup de victimes». De son côté, l’Otan juge que «les dommages collatéraux (les pertes civiles) ont été limités au minimum». «Deux immeubles entiers sont par terre, il s’agit d’un symbole très fort, un signal pour les Serbes que demain d’autres cibles» pourraient être touchées, a indiqué un diplomate au siège de l’Alliance à Bruxelles. «Quelle sera la prochaine cible?», se demandent inquiets les Belgradois, osant à peine imaginer ce qu’il adviendrait si des installations vitales étaient touchées, privant la ville d’eau et d’électricité. La psychose des bombardements gagne de plus en plus la population. Beaucoup de gens ne quittent pratiquement plus les abris. Et la Croix-Rouge municipale a annoncé avoir créé un «service d’aide psychologique» par téléphone pour les personnes les plus fragiles. D’autres, bravant les alertes aériennes, cherchent un moyen de continuer à vivre plus ou moins normalement. Dès l’aube, des files de plusieurs centaines de mètres se sont formées devant les commissariats de police, qui ont commencé à vendre des bons d’essence, rationnée à 40 litres par mois pour chaque propriétaire de véhicule. «Le centre de Belgrade touché», «Les criminels ont tiré au cœur de Belgrade», titraient les quotidiens, tandis que la radio et la télévision diffusaient des images de Sergueï Babourine, vice-président de la Douma (Chambre basse du Parlement russe), visitant les lieux peu après les frappes. «Un cannibale, l’Otan, a fait son apparition en Europe (...) Nous ferons en sorte que toute l’aide nécessaire soit envoyée d’urgence» à Belgrade, a-t-il assuré.
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