Indétrônable de son vivant, le père de l’indépendance croate aura laissé un lourd héritage politique à son peuple, marqué par la résistance aux processus de démocratisation et l’injustice sociale. Franjo TUdjman, qui se vantait à son arrivée au pouvoir en 1991 que sa femme n’était ni Serbe ni juive, n’aura, semble-t-il, pas été tout à fait conscient de la portée de tels propos à l’étranger, et du relatif isolement international dans lequel il est mort. Pourtant, deux de ses neveux, Dean le banquier et Sinisa le coureur de formule 1, sont issus d’un mariage serbo-croate. Apôtre du nationalisme, dans un pays majoritairement rural et catholique comptant 4,8 millions d’habitants dont 1,2 million de retraités, Tudjman aura fait de cette notion politique l’élément incontournable de ses discours. Rares sont ceux qui ont élevé la voix contre ses propos durant la guerre serbo-croate (1991-95), tant ces critiques risquaient d’être taxées d’antipatriotiques alors que le pays était à feu et à sang. Pour le dirigeant du Parti libéral (LS), Vlado Gotovac, un intellectuel qui a connu les geôles communistes yougoslaves, l’hiéritage politique de Tudjman qui était «définitivement tourné vers le passé» se résume à «un manque de confiance dans la démocratie et une rigide position conservatrice». Tudjman, qui voulait réconcilier les morts, en enterrant côte à côte les victimes des milices oustachies, alliées du IIIe Reich durant la Deuxième Guerre mondiale, et leurs bourreaux, aura fâché les vivants, notamment en brandissant à maintes reprises le spectre des ennemis internes et externes. Il aura aussi autorisé son régime à criminaliser le délit de presse. Il a régné en monarque sur son parti, le HDZ (Communauté démocratique croate), s’appuyant sur les rivalités internes entre radicaux et modérés. Son engagement pour la reconnaissance internationale de l’indépendance de la Croatie en 1991 est reconnu par ses adversaires. Mais de plus en plus de voix s’élevaient contre lui. Ainsi l’antenne croate du comité Helsinki des droits de l’homme (HHO) condamnait sa politique «erronée depuis le début, le partage de la Bosnie (...) l’enrichissement de 200 familles». Tudjman, selon le HHO, a «imposé un système de valeurs qui a éliminé la Croatie du processus d’intégration dans les structures européennes», et le pouvoir s’est «rendu coupable de vols, de corruption et de l’appauvrissement du pays». Le régime de Franjo Tudjman, mal aimé des capitales occidentales à quelques exceptions près, a été épinglé à de nombreuses reprises pour avoir agi en parti unique, muselé les médias et manipulé la justice, freiné le retour de la minorité serbe et entretenu des visées territoriales sur la Bosnie voisine. Il aura également laissé son pays en proie à une difficile situation économique, dont le passif s’est alourdi par des privatisations frauduleuses et la faillite de plusieurs banques. Près de 170 000 salariés en Croatie ne perçoivent pas leurs salaires plusieurs mois par an, et 326 000 personnes sont au chômage, dont 16 % touchent une aide minimale mensuelle d’environ 250 marks, selon des chiffres de l’Union des syndicats indépendants. «Tudjman a construit un paradis communiste pour sa famille et l’élite du HDZ et poussé le reste de la Croatie dans le capitalisme le plus primaire et la misère», a récemment jugé l’hebdomadaire indépendant Nacional.
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