Le Liban vient de perdre l’une des figures de proue du monde du droit et de la justice. Avec les temps qui ont changé, quand on évoque – non sans amertume – la belle époque de la justice de notre pays, avec les grands noms qui s’y sont illustrés, celui de Youssef Gébran vient en premier. Parti avec comme seul bagage sa haute moralité et une conscience à toute épreuve, Youssef Gébran a marqué tous les postes qu’il a occupés : chef du bureau exécutif, ses jugements font référence. Président de cour et premier président, sa stature dominant le Palais. La magistrature qu’il concevait était la vraie, c’est-à-dire celle qui fait du magistrat un simple serviteur de la justice, qu’il rend en toute abnégation, avec l’humilité des grands. La bonté qui irradiait de son visage, serein et souriant, apaisait justiciables et avocats, et tous les faibles qui le sollicitaient. Ayant horreur des esbroufes du pouvoir, l’homme renonçait aux honneurs, préférant à toute escorte le blindage des valeurs morales qui étaient les siennes. Le président Sarkis, à la recherche d’hommes de qualité, lui avait demandé de renoncer provisoirement à sa fonction de premier président de la Cour de cassation pour faire partie du gouvernement. Il céda, animé du même souci : servir. Plus tard, quand toutes les valeurs dans notre pays ont fait naufrage, Youssef Gébran, premier président, n’a pas voulu attendre la limite d’âge, préférant démissionner pour réaliser sa vocation ailleurs, à sa façon. Sollicité comme arbitre, ses sentences avaient la même rigueur que les décisions judiciaires qu’il rendait. Consultations, rédaction d’ouvrages, conférences lui apportaient de grandes satisfactions. L’homme souffrait de l’état de délabrement moral généralisé. Il supportait mal qu’au sein du corps judiciaire figurent juges cabotins, liés au pouvoir politique ou carrément inaptes, qui se jouaient avec une insoutenable légèreté de la vie des gens, de leurs libertés et de leurs droits. Époux et père de famille d’un exceptionnel dévouement, il s’arrangeait pour se mobiliser aussi en faveur des enfants abandonnés, à travers l’association SOS Village qu’il présidait, et au siège de laquelle son cœur a fini par céder. Youssef Gébran est parti. Puisse son exemple servir à l’édification de l’État de droit tant prôné, et à l’éducation du citoyen.
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