Rechercher
Rechercher

Actualités - Reportages

(SPECIAL) Lorsque le déplacement devient une affaire d'Etat

Environ 1,4 million de voitures dans le pays et, au moins, la moitié circulant quotidiennement dans Beyrouth et sa banlieue... les chiffres sont alarmants, mais peut-être moins que l’expérience sur le terrain. Quelques trajets sur les routes libanaises et l’on est frappé par l’ampleur du problème et l’impératif d’une action salutaire. Car, effectivement, ce que les citoyens attendent aujourd’hui, c’est bien le salut, simplement parce que leur quotidien vire à l’enfer. Parmi les méandres du quotidien libanais, le déplacement arrive en tête de liste. Tout le monde s’accorde là-dessus, il s’agit bien d’un fléau national. Enracinés dans nos vies depuis des années déjà, les problèmes de la circulation ne cessent de se multiplier et de prendre des dimensions telles qu’une action de l’État s’impose aujourd’hui. Non seulement les accidents de la route sont trop nombreux au Liban, mais ils prennent malheureusement beaucoup trop souvent une tournure tragique. De janvier à septembre 98, on recense 2822 accidents de la route ayant provoqué des victimes, dont 262 tués et 2921 blessés. Dans les faits, ce chiffre est plus important, dans la mesure où les accidents ne sont pas recensés de manière exhaustive. Il y aurait effectivement de quoi s’alarmer. Quant à la pollution atmosphérique et sonore, elle atteint des niveaux record en ville, et le temps perdu inutilement sur les routes se répercute négativement sur l’économie nationale, sans compter nos nerfs... À vrai dire, l’état des lieux déplorable et la gravité de l’irresponsabilité qui règne sur la voirie libanaise exigent la mise en place d’un plan d’action sérieux et non seulement médiatique. Les mesures passibles de réglementer le trafic routier, notamment en ville, sont plus ou moins connues, et bien qu’impopulaires pour la plupart, certaines sont jugées de plus en plus impératives, surtout au sein d’une ville comme Beyrouth, qui se veut capitale régionale modèle, centre touristique, effigie du modernisme... À l’heure des réformes gouvernementales ambitieuses et des redressements de tout genre, ne devrions-nous pas espérer aussi quelques améliorations du transport? Quelques propositions... dans l’attente de l’action Après le chantier de la réhabilitation de l’infrastructure, un nouveau chantier aurait été amorcé: celui de l’organisation du trafic routier. Une action dans ce sens impliquerait d’abord les autorités publiques, mais aussi chaque citoyen libanais. De l’État, nous attendons justice, rationalité et efficacité; du citoyen, un peu de bonne volonté et beaucoup de coopération. D’aucuns diraient que nous devenons trop exigeants... Si certaines des mesures qui devraient être adoptées sont relativement coûteuses (en temps et en argent), d’autres, moins populaires, auront le double avantage d’ajouter une touche de civisme au comportement trop individualiste des Libanais, tout en renflouant les caisses de l’État. L’état des routes Il va sans dire que l’état des routes du Liban va en s’améliorant, mais il n’en demeure pas moins que bon nombre d’accidents sont encore dus à l’imperfection de la voirie libanaise. On note particulièrement que les travaux publics sont souvent mal signalés, et l’illumination des routes est carrément défaillante sauf pour quelques grands axes de la capitale. Cela pousse souvent les automobilistes à recourir à leurs phares, multipliant d’autant la fréquence des accidents. Un code de la route respecté Bien que les feux routiers aient déjà fait irruption sur certaines de nos routes et nos croisements urbains, rares sont les automobilistes qui les respectent, volontairement et inconditionnellement. D’ailleurs, nous le constatons quotidiennement, le respect du feu est intrinsèquement lié à la présence d’un gendarme de la circulation (encore faut-il que ce dernier cherche à le faire effectivement respecter). Les feux, comme la signalisation routière ou encore les limitations de vitesse, on apprend à les respecter. Mais ne s’agit-il pas d’abord de savoir ce que c’est que le code de la route?! Ensuite, à y réfléchir franchement, les Libanais sont-ils prêts à respecter ce code si la menace d’une pénalité douloureuse ne les y contraint pas? L’efficacité de la pénalité Soyons réaliste: toute loi n’est respectée que parce que l’on est menacé de répression dans le cas contraire. Dans un premier temps, les autorités devraient donc instaurer une grille de pénalités ou de contraventions pour le non respect du code de la route et les consignes de stationnement et, surtout, la mettre en exécution. Pour cela, il faudra bien entendu mobiliser des équipes de contrôleurs, de contractuel(le)s, d’agents de circulation, et surtout veiller à ce qu’ils soient vigilants dans leur travail: la loi s’applique à tout le monde, y compris les voitures à deux et trois chiffres... En outre, l’installation de quelques radars en des endroits stratégiques (sortie de tunnels, autoroutes) ne serait-elle pas un moyen particulièrement efficace de renforcer la loi, du moins en ce qui concerne les limitations de vitesse? En effet, un radar a pour fonction de détecter les véhicules qui dépassent la vitesse limite permise et de prendre en photo le véhicule et son numéro d’immatriculation. Encore faudrait-il que toutes nos plaques d’immatriculation se ressemblent, et dans la forme, et dans les couleurs... Menacés par le paiement d’une amende plus ou moins importante selon le délit commis, il va sans dire que les automobilistes veilleront plus rigoureusement au respect des priorités, des feux, des vitesses maximales, ou encore des signalisations. Progressivement, ils en viendront même à apprécier ces mesures qui ne sont, en fait, que des moyens pour veiller à leur sécurité et à améliorer l’état des routes. Certains pays industrialisés ont même été jusqu’à instaurer un système de points: un certain nombre de contraventions et/ou de délits engendre l’apposition d’un «point» sur le permis de conduire de l’automobiliste. Quelques points plus tard, l’automobiliste rebelle se voit retirer son permis et contraint de repasser son examen de conduite... Dissémination d’informations préventives Mais au Liban, nous n’en sommes pas encore là. Pourtant, il va sans dire qu’un bon début serait de lancer des campagnes informatives afin d’aviser le citoyen, de l’informer sur ses droits et ses devoirs et, en particulier, de le responsabiliser. Malheureusement, cet aspect du rôle de l’État fait cruellement défaut au Liban, alors que la prévention peut indéniablement nous faire faire un grand pas en avant dans le sens de la sécurité routière. Il serait d’ailleurs conseillé d’y mêler les concessionnaires qui sont en contact direct avec l’automobiliste et qui pourraient au moins lui conseiller d’utiliser la ceinture de sécurité, ou encore de n’installer les enfants qu’à l’arrière du véhicule. Un permis de conduire justifié Si les médias sont le meilleur moyen d’informer et de responsabiliser l’ensemble des citoyens, automobilistes et piétons, la promotion de la sécurité routière repose tout autant sur la valeur du permis de conduire. Il s’agit de cerner le problème à la source. L’examen de conduite demeure l’instrument incontournable pour jauger la valeur d’un conducteur, et il ne devrait pas s’agir uniquement, comme on le voit trop souvent, de savoir faire marche avant et marche arrière dans un terrain vague. Au Liban, l’examen de conduite a malheureusement très peu d’un examen, et il suffit d’un petit piston pour le «réussir». Nos routes regorgent donc d’automobilistes qui prennent les signaux routiers pour des hiéroglyphes décoratifs! Un véhicule digne de ce nom 1,4 million de voitures, mais combien sont-elles dignes du titre? Malgré la modernisation progressive du parc automobile libanais, devenu vétuste durant les années de guerre, trop de véhicules en circulation ne méritent plus la nomination de «voiture» mais plutôt celle de «carcasse». Il s’agit en outre de véritables dangers publics, qualificatif qui peut tout aussi bien être attribué à nombre d’automobilistes croisés quotidiennement. La cause derrière ce drame? L’inexistence pure et simple de la moindre forme de contrôle technique des véhicules en circulation. La «taxe mécanique» n’est en fait qu’une ponction de plus de la part de l’État, sans prestation aucune en échange. Comment les autorités peuvent-elles se poser des questions sur l’ampleur des accidents de la route lorsqu’aucune voiture ne se présente jamais pour le contrôle technique et qu’aux «barrages de mécanique», on vérifie uniquement si vous avez payé, mais on ne vous ordonne jamais de remplacer un (parfois même deux!) phare(s) cassé(s), réparer votre clignotant ou remplacer votre tube d’échappement polluant, sinon carrément votre moteur? Mis à part l’incapacité du service de mécanique d’assurer ce contrôle, un des arguments souvent avancés pour justifier un tel laxisme est celui de la crise économique qui touche particulièrement les ménages à faible revenu. L’État «n’aurait pas le cœur» d’imposer des dépenses de réparation supplémentaires à cette catégorie de citoyens. Si l’argument est noble, il est malheureusement inefficace. D’ailleurs, on est moins tendre quand il s’agit d’imposer un extincteur pratiquement inutile et/ou un changement de plaques fantaisiste. Avoir une voiture signifie aussi l’entretenir selon les règles, des règles qui doivent aujourd’hui être strictement définies et exécutées par les autorités. Au nom de la sécurité de nos vies et de la protection de notre environnement, il est grand temps que soient prises des mesures de contrôle mécanique plus strictes. L’amélioration du réseau de transport en commun devrait d’ailleurs constituer une mesure annexe. Le contrôle routier Au Liban, il consiste simplement en un barrage de l’armée, chargée de faire acte de présence et, éventuellement, de vérifier que votre taxe mécanique a été payée. Vous êtes-vous jamais fait arrêter par un agent de la circulation pour excès de vitesse ou conduite imprudente? Et l’alcool au volant, quand deviendra-t-il une infraction à la loi? Vu la gravité des accidents qui ont lieu sur nos routes durant la nuit, notamment durant les week-ends, l’État devrait agir dans les plus brefs délais en imposant au moins des alcotests sur les principaux axes routiers. Ils ne sont pas nombreux et les embouteillages se chargent de minimiser les risques pendant de longues heures de la journée. La réglementation des poids lourds Qui de nous ne tremble pas à la vue d’un camion chargé allant à une vitesse hallucinante en pleine journée sur une route bondée? Qu’est donc arrivé aux horaires de circulation des poids lourds appliqués pendant si peu de temps durant l’été dernier? Cette dernière mesure devrait constituer une priorité pour les autorités, sans compter que le contrôle des camions et des camionneurs doit faire l’objet de la surveillance la plus stricte, et les pénalités rendues particulièrement douloureuses. Le stationnement : l’urgence des solutions On croise de plus en plus des panneaux d’interdiction de stationner, mais aussi de grues, notamment dans Beyrouth. Leur objectif : alléger les problèmes de la circulation, et donc améliorer le bien-être du citoyen. Et une fois de plus, les choses auraient été faites à moitié. En effet, en posant ces panneaux, souvent d’ailleurs sur des rues dont la largeur les rend carrément inutiles, voire abusifs, les autorités ont ignoré le fait que la capitale comportait un nombre relativement très faible de parcs de stationnement et très peu d’espace pour stationner en bord de route, sinon sur les trottoirs. Mis à part le droit d’interdire le stationnement, l’État n’aurait-il pas aussi le devoir d’assurer, non nécessairement gratuitement, et surtout d’inciter à la construction d’un minimum de parkings aux citoyens? Il ne s’agirait pas nécessairement de participer directement à la construction de parcs publics de stationnement, mais d’adopter des formules pour encourager les promoteurs à prévoir plus d’espace parking dans les immeubles ou à côté de grands projets immobiliers. Faute d’espace, les autorités pourraient aussi promouvoir la construction d’immeubles-parkings dans les quartiers les plus commerciaux, ou encore les faire construire et gérer sous forme de BOT. Les exemples dans les pays développés et moins développés peuvent d’ailleurs nous servir de modèle. Quant aux parcmètres, il semblerait qu’ils vont bientôt faire irruption sur nos bords de route. Beaucoup les jugeront abusifs vis-à-vis des automobilistes, mais ils n’auront raison que partiellement. Les parcmètres auront l’avantage de renflouer les caisses de l’État et peut-être aussi de réglementer le stationnement et réduire le nombre de voitures en circulation. Pourtant, cela est-il juste de pousser les citoyens à se priver du confort de leur voiture tant que les transports en commun ne constituent pas une parfaite alternative? L’assurance obligatoire On en a parlé et reparlé, et après avoir été mis en suspens, il semble que le dossier soit passé dans l’un des nombreux tiroirs sans fond de l’État. Entre-temps, le citoyen libanais voit ses droits présumés bafoués tous les jours, sachant qu’on estime à 12% la part des voitures assurées dans le total des voitures en circulation. Cela revient à dire que vous avez presque neuf chances sur dix de faire un accident avec une personne qui vous annoncera qu’elle n’est pas prête à assumer vos réparations, et que si cela vous déplaît, vous pourraient «faire ce qui est en votre pouvoir!». Il n’est pas étonnant que le chaos règne sur nos routes à partir du moment où l’on peut circuler sans assurance-auto, sachant que l’assurance contre tiers coûte environ $100, et que les prix pourraient chuter significativement si l’État impose l’assurance-auto. Comme pour tout le reste, une question reste suspendue à nos lèvres: Qu’attend l’État pour agir rationnellement?
Environ 1,4 million de voitures dans le pays et, au moins, la moitié circulant quotidiennement dans Beyrouth et sa banlieue... les chiffres sont alarmants, mais peut-être moins que l’expérience sur le terrain. Quelques trajets sur les routes libanaises et l’on est frappé par l’ampleur du problème et l’impératif d’une action salutaire. Car, effectivement, ce que les citoyens attendent aujourd’hui, c’est bien le salut, simplement parce que leur quotidien vire à l’enfer. Parmi les méandres du quotidien libanais, le déplacement arrive en tête de liste. Tout le monde s’accorde là-dessus, il s’agit bien d’un fléau national. Enracinés dans nos vies depuis des années déjà, les problèmes de la circulation ne cessent de se multiplier et de prendre des dimensions telles qu’une action de l’État...