En Louisiane, les «Cajuns» ne sont pas les seuls à pouvoir revendiquer le français. À l’extrême-sud, le long du Mississippi, des milliers d’Indiens, les Houmas, parlent également français, un héritage des premiers colons. Longtemps ignorés – ils n’ont eu accès à l’école publique qu’en 1964 – ils pêchent le crabe et la crevette, sont trappeurs et chasseurs, vivent le long des bayous dans des petites maisonnettes de bois. Nombre d’entre eux travaillent aussi aujourd’hui pour les compagnies pétrolières. Ils sont estimés à 15 000 par les autorités de Louisiane et le français, appris des premiers colons, est leur langue depuis près de 300 ans. C’est la seule que parlent nombre de vieux Houmas. «J’ai appris avec ma grand-mère», explique Laura Billiot, 56 ans, l’ancien chef de la tribu. Sans cahier, ni crayon. «Je parle français avec tous le vieux monde», ajoute-t-elle, insistant sur la nécessité de perpétuer cette tradition. Leur français n’a rien d’académique. Ce n’est pas non plus celui des «Cajuns». Transmis surtout oralement, «c’est le français de Louis XVI», avertit Marie-Françoise Crouch Sapin, une spécialiste de la tribu. «Mon grand-père avait une Bible en français et moi je connaissais toutes mes prières en français», raconte Roy Parfait, un Houma de Dulac âgé d’une quarantaine d’années, qui sculpte des petites figurines en bois de «cypre». «Mes cousins, mon âge, on parle tous français, et mon Thibault (fils) parle aussi français», dit-il en roulant magnifiquement les «r». Pourtant, avec la scolarisation des enfants, la télévision et l’ouverture au monde extérieur, le français, rapidement, se perd. Aujourd’hui, seulement 50 % des Houmas entre 40 et 50 ans parlent encore français chez eux. Le chef de la tribu, Brenda Dardar, l’une des premières Houmas à avoir terminé le lycée, mariée à un Cajun, dit apprendre le français mais ne le parle pas. Sous sa direction, les réunions mensuelles du conseil tribal, qui a des soucis plus importants, se font en anglais. «Nous étions victimes d’une double discrimination», se souvient Laura Billiot, qui tient un salon de coiffure. Nous étions Indiens et en plus nous parlions français. «À l’école, la maîtresse nous mettait à genoux sur du riz pour nous arrêter de parler français». Tout en perpétuant leurs traditions, leurs légendes orales et leur artisanat, leurs anciens ont cru les protéger en leur faisant apprendre l’anglais, la langue de l’assimilation et des meilleures perspectives sociales. «Ils voulaient que nous soyons à l’aise dans la société blanche», se souvient Brenda Dardar, regrettant que d’une certaine façon, ils aient «nié notre héritage et notre culture». «Ils ont des sentiments mitigés par rapport au français», confirme Marie-Françoise Crouch Sapin. «C’est leur héritage, mais c’est aussi la langue qui a retardé leur développement économique». Aujourd’hui, deux classes d’immersion en français existent pour les enfants Houma, un début de prise de conscience. Mais pour ces Indiens sans réserve, la survie du français n’est pas la priorité. Ils veulent surtout obtenir d’être officiellement reconnus par les autorités fédérales, un combat qu’ils mènent depuis 1984. La reconnaissance leur apporterait des fonds fédéraux et donc, dit Brenda Dardar, une meilleure éducation pour les jeunes. Mais pour Washington, officiellement, les Houmas, Indiens trop tranquilles, n’existent plus depuis 1830.
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