Le bombardement de l’ambassade de Chine à Belgrade donne lieu à un raidissement politique à Pékin, où les autorités tentent de rester en phase avec le ressentiment populaire contre l’Otan, tout en maintenant le cap sur l’ouverture et les réformes. Alors que les manifestations devant l’ambassade des États-Unis à Pékin ont pris fin, des millions de Chinois doivent depuis participer, au sein de leur université ou de leur entreprise, à des «réunions» pour «étudier» les dernières déclarations des autorités. «Les cadres et les masses de toutes les provinces continuent à étudier le discours du président Jiang Zemin», titre lundi le Quotidien de Pékin. Le numéro un chinois, tout en dénonçant les ambitions «hégémoniques» des États-Unis et en apportant son soutien aux «justes actions» des manifestants contre «l’atrocité perpétrée par l’Otan», avait appelé jeudi ses compatriotes à se remettre au travail. Il a également plaidé pour la poursuite de la coopération avec le reste du monde au nom du développement économique. Le discours, prononcé dans le cadre solennel du Palais du Peuple, a été salué par la direction communiste au grand complet, écoutant debout «L’Internationale». Depuis, la «ligne» a été imposée dans tout le pays par les différents échelons du Parti communiste chinois (PCC) lors de réunions réminiscentes de la «Révolution culturelle» où chacun lève le poing en criant «À bas l’impérialisme américain». La télévision nationale a longuement diffusé les commentaires des «forces vives du pays» approuvant sans réserve le point de vue présidentiel. Même les ouvriers occupés à la réfection de la place Tiananmen, au cœur de Pékin, ont été montrés en pleine lecture du discours de M. Jiang. Parallèlement, la langue de bois fait un retour en force. L’Otan est forcément «sous direction américaine», la destruction de l’ambassade systématiquement «barbare» et ses trois victimes «des martyrs» à «donner en exemple à la jeunesse». «Les autorités tentent de canaliser la réaction populaire en maintenant les étudiants sur les campus, plutôt que de les laisser jeter des pierres contre l’ambassade des États-Unis», commente un diplomate asiatique, qui souligne que les autorités craignent d’être débordées en cas de manifestation. Le bombardement de Belgrade s’est produit un mois avant le 10e anniversaire de la répression des manifestations de Tiananmen en faveur de la démocratie, et deux semaines après le rassemblement silencieux de 10 000 adeptes d’une secte devant le siège du régime chinois, qui a pris le régime au dépourvu. Les médias diffusent largement la nécessité de maintenir le calme. «En tant qu’étudiants, nous ne pouvons faire grand chose d’autre qu’étudier d’arrache-pied, afin de préparer l’avenir», déclare le dirigeant d’un «syndicat» étudiant au journal China Daily. «Nous allons nous efforcer de contribuer à la stabilité de la société afin de réduire au minimum les effets (du bombardement) sur notre pays». Pour Jean-Pierre Cabestan, directeur du Centre d’études français sur la Chine contemporaine à Hong Kong, «les autorités ont utilisé le bombardement de Belgrade pour remettre à l’honneur un discours nationaliste qui sert de ciment face à l’adversité». «À un mois de l’anniversaire de Tiananmen, il était difficile de résister à la tentation», estime-t-il. Mais le pouvoir ne peut empêcher «que se poursuive en toile de fond la perte de contrôle progressive de l’État et du parti sur la société chinoise», ajoute M. Cabestan. De l’avis des experts, le raidissement pourrait se prolonger au moins jusqu’à l’anniversaire de la répression de Tiananmen, le 4 juin, voire jusqu’aux célébrations du cinquantième anniversaire du régime, le 1er octobre. «À plus long terme, le pragmatisme l’emportera. La Chine ne prendra pas le risque d’une rupture avec les Occidentaux si cela va à l’encontre de ses intérêts», prévoit le diplomate.
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