Le climat de tension politique qui a altéré la transition démocratique au Chili, avec le début de l’affaire Pinochet en octobre 1998, est de nouveau perceptible à la veille de l’examen par la justice britannique de la demande d’extradition espagnole de l’ancien chef d’État chilien. L’armée ne cache pas son malaise alors que la droite chilienne exprime de nouveau son inquiétude devant les risques de voir le général Augusto Pinochet extradé vers l’Espagne. Les magistrats de la cour de Bow Street doivent en effet examiner la requête espagnole à partir de lundi. Cet examen intervient après l’échec de toutes les tentatives politiques et juridiques menées par le président chilien Eduardo Frei pour obtenir la libération du général Pinochet, assigné à résidence près de Londres et poursuivi pour des crimes contre les droits de l’homme commis pendant la dictature (1973-1990). Alors que Madrid a rejeté un arbitrage international proposé par Santiago, Londres a refusé de libérer Augusto Pinochet (83 ans) pour «raisons humanitaires» avant de connaître la décision des magistrats britanniques. «C’est scandaleux», a commenté à Santiago le leader de droite Alberto Cardemil, ex-fonctionnaire du régime militaire et actuel président du Parti de rénovation nationale. L’avocat Fernando Barros, conseiller direct de Pinochet, a pour sa part qualifié la position britannique, réaffirmée mardi par le ministre des Affaires étrangères Robin Cook, d’«insultante» à l’égard du Chili. Depuis le début de l’«affaire Pinochet», l’opposition n’a cessé de souligner que celle-ci portait atteinte à la souveraineté nationale du Chili. Ce thème est revenu tel un leitmotiv dans la campagne politique pour les élections présidentielles de décembre prochain, pour lesquelles le dirigeant socialiste Ricardo Lagos, représentant la majorité gouvernementale, fait figure de favori. L’armée, dirigée par le général Pinochet pendant 17 ans, jusqu’en mars 1998, n’a pour sa part cessé de faire part de son irritation. La dernière manifestation de ce mécontentement s’est reflétée de façon indirecte dimanche dernier lorsque des proches d’officiers et des partisans de l’ex-dictateur ont hué le président Frei et son ministre de la Défense, Edmundo Pérez Yoma, lors de la parade militaire annuelle, où Pinochet était pour la première fois absent depuis 26 ans. Au-delà de l’«affaire Pinochet», l’inquiétude de l’armée concerne également la réouverture de procès au Chili contre des officiers accusés de violations des droits de l’homme et de crimes politiques sous la dictature. L’ex-chef de la police secrète de Pinochet, le général à la retraite Humberto Gordon, a été arrêté il y a une semaine pour son implication présumée dans l’assassinat du dirigeant syndical Tucapel Jimenez, en février 1982. Un autre général à la retraite, Sergio Arellano, l’un des auteurs du coup d’État contre le régime du président socialiste Salvador Allende, en septembre 1973, est détenu depuis le 8 juin, sous l’accusation d’avoir conduit la «Caravane de la Mort» qui avait parcouru plusieurs villes et fusillé plus de 80 prisonniers en octobre 1973. Ces arrestations s’ajoutent à celle, il y a quatre ans, de l’ex-général Manuel Contreras, fondateur de la police politique de Pinochet, pour l’assassinat de l’ex-ministre des Affaires étrangères d’Allende, Orlando Letelier, tué dans un attentat à la voiture piégée à Washington, le 21 septembre 1976. Plus d’une quarantaine de plaintes ont par ailleurs été déposées contre le général Pinochet depuis qu’il a abandonné ses fonctions de chef des forces armées et qu’il est devenu sénateur à vie le 11 mars 1998. Le président Frei, qui refuse de reconnaître la compétence de tribunaux européens pour des crimes commis au Chili, a assuré que l’ex-dictateur «devra répondre» de ces accusations s’il retourne au pays. Le chef de l’État a par ailleurs réussi, dans ses efforts en faveur de «la vérité et la justice», à convaincre les militaires et les organisations humanitaires à se réunir autour d’une «table du dialogue» afin de tenter de déterminer le sort de plus d’un millier de prisonniers portés disparus sous la dictature. La cinquième réunion de cette commission doit se tenir vendredi à Santiago.
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