La photographie est un domaine à mille et une facettes. Parfois présentée comme un art complexe à part entière, ou bien démocratisée auprès du grand public avec des appareils d’utilisation simple, elle s’incarne de différentes manières dans notre culture. Photo de famille, de mode, de presse, industrielle ou de vacances, elle fait de plus en plus partie de notre quotidien. Elle est néanmoins considérée comme un luxe et souffre à ce titre de la crise économique. À bien y regarder, le secteur de la photographie, au Liban comme ailleurs, présente deux visages : l’un professionnel, l’autre plus axé sur le divertissement. Allons donc voir ensemble ce qu’en pensent les professionnels sur le terrain... De l’avis de tous, les Libanais sont très friands de photographie. Pour la grande majorité, celle-ci se résume à immortaliser les premiers pas du bébé, faire le portrait de son âme sœur sur le vieux port de Jbeil, ou tout simplement figer ensemble les quatre générations d’une même famille. Les amateurs en première ligne Le mot d’ordre dans la profession est très clair : rendre la photographie accessible à tout le monde. Voici une politique que Kodak tente de mettre en œuvre depuis des dizaines d’années. Son marketing manager, Mirna Bassil, explique la stratégie de son entreprise : «Nous voulons démocratiser la photographie, qu’elle devienne un véritable plaisir. Notre mission se résume ainsi : “Take pictures. Further. TM” J’entends parfois dire que la photographie est un hobby qui coûte cher, mais à comparer avec d’autres, je pense vraiment le contraire. L’achat d’un appareil devient de moins en moins onéreux : c’est un investissement à long terme. Et puis, quelle joie de regarder des photos en famille! Grâce à la photographie, vous figez l’instant qui passe : c’est immortel». Figer l’instant qui passe... Pierre Sabbagh, directeur général chez Photo Nubar, observe ses clients : «C’est un phénomène de société. Les gens veulent avoir une image, une représentation de ceux qu’ils aiment. Aujourd’hui, avec mon expérience, je remarque que ce sont de plus en plus les femmes qui ont pris les choses en main. Il y a encore quelques années, c’était à l’homme que revenait la tâche de prendre les photos. Et aujourd’hui, en boutique, nous voyons de plus en plus de femmes. Cela coïncide étrangement avec une nouvelle tendance chez les fabricants d’appareils photo compacts: la féminisation des produits. Il n’y a qu’à regarder les brochures publicitaires; il n’y a plus d’hommes, mais des femmes». Les appareils sont désormais simples d’utilisation, avec un design étudié. Ainsi, sur le marché dans son ensemble, le choix des produits proposés reste sur cette même ligne directrice. Chez Kodak par exemple, vous ne trouverez que des appareils compacts, d’utilisation simplifiée à l’extrême, pour que qui que ce soit dans la famille puisse appuyer sur le bouton et faire une photo. Dernier-né de la famille Kodak, la gamme Advantix, de l’Advanced Photo System (APS) : «Il permet de sélectionner exactement le format de photographie que vous désirez et s’accompagne par la suite de facilité de rangement. Les négatifs restent dans leurs bobines et sont identifiables grâce un code-barres. Vous pouvez ainsi archiver vos images le plus simplement du monde», conseille Mirna Bassil. Une offre a actuellement cours selon laquelle, pour l’achat de n’importe quel appareil de la gamme Advantix, un matelas de plage est offert. À l’extrême de cette facilité, nous trouvons les appareils jetables. Ils ne procurent évidemment pas une qualité remarquable d’image, mais leur aspect pratique séduit un large public. Depuis quelques années, certains modèles sont équipés de flash, ou sont étanches, signe que les fabricants font un effort pour améliorer leurs produits. Chez Gulbenk Corporation, une maison spécialisée dans le matériel professionnel, le client peut néanmoins trouver ce type d’appareils. Johnny Gulbenk Jr l’explique tout simplement : «Il faut pouvoir satisfaire tous les publics. Nous avons des appareils à 5 000$ des compacts et des jetables, afin de compléter la gamme». Des professionnels exigeants Si les fabricants innovent pour faciliter la vie des photographes amateurs, ils continuent de mettre au point du matériel de plus en plus précis et performant à l’attention des professionnels. Cette cible bien particulière se divise en deux : les photographes proprement dits, ceux qui travaillent dans la presse, les agences de publicité ou la mode et les magasins-laboratoires que l’on voit partout dans les rues du Liban. Le monde de la photographie professionnelle est fascinant, mais il est facile qu’un novice s’y perde. Il a son jargon, ses habitudes. Et c’est ce créneau qu’a choisi la maison Gulbenk Corporation. «Nous proposons tout le matériel imaginable pour les professionnels : chambre Sinar, appareils grand ou moyen format, tous les accessoires de studio, énumère Johnny Gulbenk. Tous les professionnels du pays s’équipent chez nous. Mais cette clientèle a ses spécificités : elle est très pointilleuse, exigeante. Ce marché, de par sa nature, ne se renouvelle pas beaucoup. Pour vous donner un exemple, nous avons vendu l’année dernière environ douze chambres Sinar à des photographes ainsi qu’à l’Université Saint-Esprit de Kaslik, qui a une section-photo. Mais il faut dire que les sommes engagées sont à une autre échelle que pour le grand public». Outre le matériel varié, des laboratoires de développement photo sont évidemment nécessaires. Ces derniers sont la spécialité de Kodak, qui dispose d’un réseau de boutiques très complet sur l’ensemble du territoire libanais. Depuis une dizaine d’années, la chaîne Kodak Express propose aux clients un «service rapide et de qualité remarquable». Mirna Bassil insiste sur le professionnalisme de l’équipe Kodak : «Notre équipe d’ingénieurs et de techniciens travaille sur le terrain, dans plus d’une centaine de points Kodak Express afin de contrôler la qualité de chacun d’eux. La chaîne Kodak Express est la plus grande chaîne de laboratoires présente au Liban. Nous offrons régulièrement aux propriétaires, directeurs, techniciens, photographes et vendeurs des magasins Kodak Express des cycles de formation afin qu’ils puissent assurer un travail continu de bonne qualité». Un marché complexe, mais prometteur Tous les professionnels sont d’accord sur un point : la photographie est l’un des premiers secteurs économiques qui souffre en période de crise. «Quand le problème de l’argent se pose, on coupe dans les dépenses que l’on considère comme superflues, constate Pierre Sabbagh, le directeur général de Photo Nubar. L’appareil photo est un article de luxe : l’après-guerre a donc été difficile pour nous, alors que pendant les événements, les gens prenaient beaucoup de photos ; il y avait un dynamisme étonnant dans ce secteur». Johnny Gulbenk va également dans ce sens : «La situation était meilleure pendant la guerre. Aujourd’hui, les gens ont moins d’argent, alors l’appareil photo peut apparaître comme une dépense superflue. Mais je crois qu’on aura toujours besoin de la photographie». Mirna Bassil argumente : «Depuis deux ans, ce secteur, comme beaucoup d’autres, connaît une crise économique. L’année 1998 n’a pas été fameuse, mais je considère aujourd’hui que le marché est de nouveau prometteur. C’est une question de temps». Johnny Gulbenk explique lui aussi son optimisme : «On remarque une chose qui nous laisse penser que les choses vont en s’arrangeant tout de même : les Libanais sont de plus en plus friands de photographie. Et nous, en tant que professionnels, nous pensons vraiment que la photographie au Liban en général n’a rien à envier à son homologue européenne». Tous ces avis optimistes cachent aussi des réalités auxquelles sont confrontés tous les acteurs du marché. Par exemple, la concurrence pourrait ne pas sembler, de prime abord, importante. Et pourtant... «Il y a beaucoup de concurrence, mais peu de concurrents, fait remarquer Pierre Sabbagh, tout en nuance. Une des spécificités de ce marché n’est autre qu’aucune production locale n’existe. Tous les produits disponibles sont importés, par seulement trois ou quatre sociétés. La bataille se fait au niveau des prix et des services proposés». De son côté, Mirna Bassil regarde cette concurrence avec un œil bienveillant : «Kodak est en position de leader sur le marché libanais; quant à la concurrence, heureusement qu’elle existe! C’est une source de motivation». Point de vue que semble contredire l’avis de Johnny Gulbenk, pour qui il y a en effet de la «concurrence, mais que les domaines de chacun ne sont pas tout à fait identiques. Si bien qu’il y a de la place pour tout le monde». Une autre caractéristique majeure de la photographie réside, de par sa nature, dans l’importation. Tous les représentants de marques se plaignent des forts taux de douanes et autres taxes qui pénalisent les vendeurs au Liban. «Notre grand problème, ce sont les taxes. Elles s’élèvent à environ 25% du prix de l’objet, regrette Pierre Sabbagh. À cela s’ajoutent les frais de transport, que l’on estime à 35% de la valeur : faites le calcul... Si bien que les gens se disent qu’il est préférable d’acheter son appareil à Dubaï. Moi, je leur dis qu’ils oublient une chose : le service après-vente». Même constat chez Kodak : les prix de vente sont obligés de prendre en compte les taxes d’importation. Mirna Bassil les évalue à 20% sur les appareils photo, et à 15% à 20% sur le papier et les produits chimiques.
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