À l’aube de l’an 2000, les Internationaux de France de tennis ne pouvaient souhaiter meilleurs vainqueurs que l’Allemande Steffi Graf (tête de série N° 6) et l’Américain Andre Agassi (tête de série N° 13) deux grands champions de cette fin de siècle. Unis dans la victoire, leur histoire parisienne sera de celles qu’on pourra raconter pour l’édification des petits prodiges impatients, dans les écoles de tennis. Voilà en effet deux grands champions, au terme de leur longue trajectoire tourmentée, qui ont triomphé à force d’application dans l’effort et d’humilité devant le noble jeu du tennis. Et qui ont fait preuve d’un rare professionnalisme. Riches à ne plus savoir que faire de leur argent et repus d’honneurs, il y a beau temps qu’ils pourraient couler l’existence dorée de jeunes retraités sportifs. Guère épargnés par les coups du sort, depuis que leur père leur apprenait à cogner sur tout ce qui bougeait, tous deux y ont du reste parfois songé. Mais ils ont continué, par simple amour du tennis. Et ils en ont été récompensés, au moment où ils s’y attendaient le moins. En renversant le cours du jeu, avec le soutien formidable, voire outrancier, d’un public leur sachant gré de leur carrière et de l’intensité dramatique des deux superbes finales qu’ils lui offraient. «Le public donne ce qu’il reçoit. Agassi et Graf lui ont donné beaucoup d’émotions et ont apporté une autre dimension à un sport qu’on disait volontiers en déclin et qui se renouvelle sans cesse dans son extrême richesse», jubilait Patrice Clerc, directeur du tournoi. Préséance Et il est bien vrai que cette édition, réservant son lot habituel de surprises, a connu deux dénouements exceptionnels. Ce qui n’avait pas toujours été le cas les années précédentes. Notamment, pour ce qui est des dames, depuis la finale que l’Américaine Monica Seles gagna aux dépens de... Graf, en 1992, en enlevant, de haute lutte, le troisième set 10-8. Une question de suprématie mondiale était alors en jeu. Cette fois-ci, tant pour Agassi que pour Graf, il s’agissait d’une question de préséance. Les jeunes ambitieux, qui se pressaient pour se partager les dépouilles de leur grandeur, devront encore attendre un peu. Tel est le cas des sœurs Serena et Venus Williams, et de la Russe Anna Kournikova qui, à force de jouer la vedette, ne savent plus très bien jouer au tennis. D’autres, comme l’Autrichien Stefan Koubek, sa compatriote Barbara Schwartz, et le Slovaque Dominik Hrbaty, ont saisi l’occasion qui se présentait à eux pour se mettre en évidence. Depuis que l’Américain Pete Sampras, à jamais perdu pour Roland-Garros où il ne vient plus qu’en traînant les pieds, a relâché son emprise au sommet du tennis mondial, il y a un peu plus d’espace pour tout le monde. Preuve en est que les six dernières finales d’un tournoi du Grand Chelem ont opposé douze joueurs différents. Les Espagnols, qui avaient placé trois des leurs parmi les quatre demi-finalistes l’an dernier, ont été absents de celle-ci. Et Arantxa Sanchez, championne sortante, avait perdu la clef du ressort qui la faisait courir comme une dératée depuis douze ans. Elle l’aura sans doute passée à Lourdes Dominguez Lino, la jeune Galicienne qui a fait triomphé les couleurs «sang et or» dans le tournoi des juniors, pour la première fois depuis sa création, en 1953. Agassi a enfin conquis Paris Andre Agassi, moine-soldat du tennis, a été au bout de sa quête, quasiment religieuse, pour remporter enfin, dimanche à Paris, les Internationaux de France de tennis qui l’avaient recalé, au temps de sa jeunesse. «J’avais perdu les finales de 1990 et 1991. Je ne pensais plus avoir d’autre opportunité. Je remercie Dieu», a déclaré le vainqueur, au comble de l’émotion. Avec son crâne rasé, sa barbe et ses yeux mouillés, Andre avait l’expression d’un Saint-François qui aurait rencontré le Divin sur le court central. Pour le plus grand bonheur des chasseurs d’images, l’Américain s’est d’ailleurs agenouillé, quelques secondes, près de sa chaise. «Dès 1990, Roland-Garros était le tournoi du Grand Chelem que je pensais pouvoir gagner», a-t-il rappelé. En fait, il a dû attendre 9 ans, traverser des succès et des échecs, pour compléter sa panoplie de titres du Grand Chelem. Depuis l’Australien Rod Laver, auteur d’un second Grand Chelem en 1969, aucun joueur n’avait réussi la quadrature du cercle. Certes, Agassi l’a fait en plusieurs années. À 29 ans. Mais le lien existe avec Laver, qui lui a remis le trophée à Roland-Garros. Ému, le récipiendaire s’est épanché sur l’épaule de l’ancien champion. Idylle Chez Agassi, la sensibilité et l’émotivité sont à fleur de peau. Son besoin d’amour est également touchant, qui lui fait s’incliner et envoyer des baisers aux quatre points cardinaux du stade. Le public parisien, follement épris de ce joueur depuis 1988, et une demi-finale perdue en 5 sets face au Suédois Mats Wilander, ne l’avait pas oublié. En 1996, gras et replet, Agassi avait été éliminé au 2e tour de Roland-Garros, par son compatriote Chris Woodruff. Déçu et vexé, il avait filé à l’anglaise, sans se présenter à la conférence de presse d’après-match. Quelques jours plus tard, il avait été «sorti» d’entrée à Wimbledon par un autre Américain, l’inconnu Doug Flach. Les Anglais avaient alors lâché : «trop d’argent et pas assez de tennis», décrétant qu’il était irrécupérable pour le haut niveau. Ils n’imaginaient pas qu’Agassi pourrait donner un cours nouveau à sa vie. Récemment, il s’est séparé de son épouse-actrice Brooke Shields, étape capitale pour «remonter la pente». Son préparateur physique depuis dix ans, le «chicano» Gil Reyes, et l’entraîneur Brad Gilbert ont aidé le «kid» de Las Vegas à retrouver le goût du tennis, quand il semblait perdu pour ce jeu. «Agassi est plus fort que jamais, physiquement et mentalement», avait averti Brad Gilbert, avant que ne débute la quinzaine de Paris. «Andre est en mission à Paris», avait annoncé Gil Reyes. Bien jugé. D’une certaine façon, Agassi, dont le père Mike, un ancien boxeur, participa aux Jeux olympiques de 1952 au sein de la délégation iranienne, perpétue le rêve américain de renaissance et de rédemption.
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