Contraintes à une cure financière, de plus en plus de banques japonaises cèdent, souvent à perte, des trésors de l’art contemporain acquis à prix d’or durant les folles années 80 et qui dorment depuis à l’abri des regards, les rêves de musée de leurs acheteurs s’étant envolés. Rares sont les institutions financières à oser reconnaître la perte de leurs chefs-d’œuvre, comme l’a récemment fait la banque régionale Fukuoka City Bank en annonçant la vente de dix tableaux contemporains au musée de San Francisco. Des toiles de Francis Bacon, Jasper Johns, Fernand Léger ou Roy Lichtenstein, ainsi qu’un mobile de Calder, ont ainsi quitté la capitale du Kyushu, la grande île du sud de l’archipel, pour rejoindre un musée d’art contemporain réputé. Elles faisaient partie de l’imposante collection de quelque 200 œuvres contemporaines achetées par la banque «dans l’objectif de créer un musée», a expliqué le directeur général de la banque, Tsukasa Shishima, à la presse. «Mais les conditions difficiles d’activité l’ont obligé à mettre fin à ce projet», a ajouté ce passionné de peinture. M. Shishima a précisé que l’argent de la vente, évaluée par les experts à 60 millions de dollars, allait être utilisé «pour soutenir la banque et ses filiales» qui, comme la plupart des établissements financiers nippons, ont croulé sous les mauvaises dettes. De gré à gré Les collectionneurs japonais «se sont résignés à mettre sur le marché des œuvres depuis le milieu de la décennie», a indiqué un professionnel de l’art de Tokyo. La plupart des transactions se réalisent discrètement, de gré à gré, et restent secrètes. La vente du Moulin de la Galette, célèbre tableau de Pierre-Auguste Renoir, a ainsi été l’une des rares à être révélées en janvier 1998 par la presse nippone, mais huit mois après sa réalisation. Le vendeur, une société fortement endettée, l’a revendu 50 millions de dollars à un étranger quelques années après l’avoir surpayé 78,1 millions. Au total, près de 10 000 œuvres, dont de nombreuses de la période impressionniste, ont été acquises, souvent à titre spéculatif, à la fin de la «bulle» japonaise des années 80. Posséder des tableaux de maîtres était alors considéré comme la plus belle preuve de la réussite. Un grand nombre de ces toiles sont désormais conservées dans des entrepôts spécialisés et bien gardés autour de la baie de Tokyo. Amateurs et spécialistes s’interrogent ainsi sur le sort du «Portrait du docteur Gachet», de Vincent Van Gogh, le tableau le plus cher jamais vendu dans une vente publique puisque le milliardaire Ryoei Saito avait déboursé 82,5 millions de dollars à Christie’s à New York en 1990. Certains pensent que la célèbre toile a quitté le Japon et serait peut- être en Suisse. Les collectionneurs attendent maintenant l’arrivée sur le marché des centaines de pièces de Lake, une société de crédit à la consommation d’Osaka, qui a récupéré de nombreux tableaux mis en gage par des clients devenus insolvables. La dispersion aux enchères de ses Chagall, Picasso, Braque et autres toiles sera organisée par Christie’s International en plusieurs ventes jusqu’en 2003. Partant pour la plupart outre-Pacifique, ces célèbres toiles sont toutefois susceptibles de retourner au Japon pour y être exposées, par exemple dans le musée-succursale que vient d’ouvrir à Nagoya (centre) celui des Beaux-arts de Boston.
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