«Le littoral entre Beyrouth et Tripoli est en si piètre état qu’il reste peu de lieux dont il est possible de dire qu’ils constituent un environnement équilibré», déclarent les experts écolos. Alors que partout la plage se rétrécit comme peau de chagrin, que la côte subit les assauts de bétonneurs qui barrent la vue de la grande bleue, la lagune d’Enfé, riche en espèces sous-marines, représente un trésor à préserver. La bourgade elle-même est truffée de vestiges archéologiques et historiques : trois églises byzantines (Saydet el-Rih, Mar Semaan et Mikhaïl ainsi que Sainte-Catherine qui a les pieds presque dans l’eau) ; les restes de murailles d’un château fort ou «kasr Enfé» situé sur un cap rocheux de 400 mètres de long et 125 mètres de large ; des cavernes taillées dans la roche, des sépultures, des niches et des excavations qui forment des étages réguliers aboutissant à la mer par une sorte de rampe. Enfé regorge de vestiges phéniciens, grecs, byzantins, romains, croisés… Ce n’est pas tout : des terrasses de marais salants s’étendent sur 910 000 mètres carrés et la culture de l’olivier occupe 3,8 millions de mètres carrés, c’est-à-dire 43 % de la superficie municipale. La localité, classée en 1973 patrimoine national, reste peu connue du grand public. Elle est menacée par le bétonnage et le remblayage. Situé à 70 kilomètres de Beyrouth et à 15 kilomètres de Tripoli, Enfé s’étire entre deux promontoires : Ras el-Natour au nord, et Ras-Chekka au sud. Il y a quelques années encore, Enfé présentait tous les agréments d’une côte qui a fait dire du littoral libanais qu’il était la Côte d’Azur, la Costa Brava ou encore la Côte sorrentine de l’Orient. Puis progressivement, dans les années 80, deux complexes touristiques, Las Salinas et Marina Del Sol sont venus occuper une surface non négligeable (130 000 mètres carrés). Suivront près de 750 mètres de la ligne côtière, appartenant au domaine public maritime, qui seront occupés par des constructions illégales; celles-ci détruisent la continuité naturelle de la côte et le panorama des terrasses des marais salants. Enfé menacé par les coups de pelles et de dollars ? Cela a été le cas en 1995, lorsque le ministère des Transports entreprend la construction d’un nouveau port de pêche et de plaisance au cœur même du site archéologique. Ce sont des blocs de murs phéniciens qui servent de matériel de remblai et de construction pour la nouvelle jetée ! L’antique cale sèche phénicienne devient une piste à bulldozers et camions, entraînant la dégradation des lieux. La Direction générale des antiquités (DGA) adresse une mise en garde officielle au ministère des Transports… qui l’ignore. Les travaux se poursuivent. Mais entre-temps, les mouvements écolos de la région, soutenus par S.O.S. Environnement et l’Apsad, mobilisent l’opinion publique et font le siège des ministères concernés. Une lettre d’urgence est adressée au directeur général de l’Unesco Federico Mayor. Ils obtiendront gain de cause. Liste officielle Les travaux sont donc arrêtés. Mais à quand la récupération du site ? À cette question, la DGA ne semble pas avoir de réponse précise. Délégué de la Direction générale au nord, M. Anis Chaaya met l’accent sur le nombre de sites historiques et archéologiques signalés dans le cadastre de Enfé. «Mais il est bon et utile de différencier entre ceux qui existent sur la liste officielle des monuments et ceux qui ne le sont pas», dit-il. Les sites classés sont : — Les vestiges de «kasr Enfé» avec toute la ligne côtière qui lui est adjacente. — L’église de Saydet el-Rih contemporaine de la domination latine, et qu’on peut rattacher au style roman. «Elle est dans un état critique». «Une étude préliminaire est en cours pour un projet de consolidation et de restauration et ce en coordination avec le wakf de l’Église grecque-orthodoxe», indique M. Chaaya. — L’église de Sainte-Catherine, bâtie à quelques mètres de la mer au temps des Croisades, est dans un bon état. — L’église Mar-Semaan et Mikhaïl a fait l’objet d’une restauration par le wakf grec-orthodoxe, sous la supervision de la DGA. «Le vieux centre historique de Enfé et ses maisons ne sont pas classés», dit M. Chaaya. Se limitant à ces renseignements assez parcimonieux, il ajoute : «Les autres sites et monuments historiques seront classés plus tard. Les données concernant ces sites sont en train d’être complétées». Sans plus de précision. Rappelons qu’en 1997, Enfé a été mentionné par le World Monument Watch Fund ( WMWF) dans la liste mondiale des sites et monuments en péril, laquelle comporte entre autres les noms de Pompéï, la ville de Schibam au Yémen, Wadi Moussa à Pétra… Cette sélection permet au gouvernement libanais, à travers le ministère de la Culture et la Direction générale des antiquités, de solliciter des fonds pour sauver Enfé et pour effectuer des fouilles. Richesse écologique L’archéologie n’est pas la seule ressource de Enfé. Sa richesse écologique a été reconnue par le World Wildlife Fund (WWF) qui, en 1997, à la demande de S.O.S. Environnement, a effectué une visite de prospection sur les lieux. Le délégué de WWF, M. Zuppa, expert en biologie marine, avait affirmé en première analyse que malgré le stress écologique causé par la construction de la nouvelle jetée, Enfé peut faire l’objet d’une gestion éco-compatible qui préserverait sa valeur archéologique et écologique, tout en ayant des retombées positives sur l’économie du village. Il s’est penché sur un plan de protection et de développement pour donner à la région une vocation particulière : tourisme, pêche, salines et loisirs maritimes qui seraient associés pour le bien de toute la communauté. Assurer l’essor économique de la région sans détruire sa nature spécifique est un défi tout à fait réalisable, à condition bien entendu que le projet du ministère des Transports soit abandonné. Les mouvements écolos mènent une campagne près des autorités pour classer Enfé «réserve maritime naturelle». Et préserver, par conséquent, sa côte du béton et du remblayage. L’exploitation des ressources maritimes est menacée par la pollution. «La mer reçoit et subit les eaux usagées domestiques, le dégazage des hydrocarbures des bateaux et les déchets industriels provenant des cimenteries de Chekka», indique M. Mansour. «Le village souffre d’un manque d’infrastructure», explique M. Raïf Fayad, architecte chargé par la Direction de l’urbanisme d’établir un plan directeur pour les côtes nord du pays. «Enfé est dépourvu d’un véritable réseau d’égouts . Celui-ci est, en fait, constitué par tranche de zones d’habitations qui débouchent autour des maisons et se déversent dans l’eau de mer. Le village souffre également d’une pénurie d’eau potable. Il s’abreuve à une source, “Nabeh el-Ghar”, et dispose de quelques puits artésiens. Mais la majeure partie de cette eau est polluée par les fosses septiques et les ordures ménagères des régions qui surplombent la source», ajoute M. Fayad. «L’industrie causant le plus gros des nuisances. Une stratégie de gestion de déchets doit être mise en place. Les décharges doivent être fermées et réhabilitées», affirme encore l’architecte. De son côté, Me Abdallah Zakhia, responsable de l’environnement au sein de l’Organisation nationale du patrimoine et de l’Association libanaise des droits de l’homme, déclare : «Les projets exécutés sur le littoral ne sont jamais précédés d’une étude des impacts qu’ils auraient sur l’environnement marin. Or, il existe entre la mer et la côte un équilibre qui favorise la vie de la flore et de la faune marines. Détruire cet équilibre équivaut à menacer cette nature qui constitue une grande richesse biologique dont font partie les micro-organismes qui participent à l’épuration de l’eau de mer. Cela risque d’augmenter les effets de la pollution et de transformer une mer vivante en une mer morte». Des chiffres Selon l’architecte Amer Mansour, la population de Enfé s’élève à 5 800 habitants, dont 2 400 travaillent. - 70 % ont moins de 40 ans. - 20 % sont des travailleurs de la mer. La régression de l’architecture traditionnelle et l’altération de certains éléments architecturaux anciens se manifestent à partir des années 50. Des bâtiments de quatre à sept étages remplacent les maisons. On compte aujourd’hui sur les doigts d’une main les demeures aux tuiles rouges, entourées de jardins. La majorité de la population de Enfé est constituée de petits propriétaires terriens. - 9 % sont de grands propriétaires fonciers possédant des superficies variant entre 50 000 et 100 000 mètres carrés. Le social «Selon la loi, le domaine maritime est public», indique Me Abdallah Zakhia. «Il devrait être accessible au public . Le décret-loi 144 de 1925 considère la mer, jusqu’à la limite des hautes eaux, comme un domaine public maritime. Quant au décret-loi 4810 de 1966, il stipule que la jouissance du domaine maritime revient au public. Aucun droit susceptible de fermer ce domaine pour des intérêts privés ne peut être accordé. Une seule exception : l’exploitation du domaine pour des projets touristiques et industriels d’utilité publique, dérogation accordée à condition de ne pas rompre l’unité du domaine . La qualification “projet d’utilité publique”, revient au Conseil supérieur de l’Urbanisme». Me Zakhia ajoute que «limiter la jouissance du littoral à une minorité de riches enfermés dans leurs clubs privés revient à renforcer les divisions sociales et à favoriser la discorde nationale. Alors que le droit d’accès à la mer est une composante de la citoyenneté. Au même titre que le patrimoine archéologique ou historique, le littoral est une valeur patrimoniale pour l’humanité présente et future». Tourisme Quant à l’argument qui veut que les constructions sur le domaine maritime favorisent le tourisme , M. Fayad le refute : «La logique qui dit construire davantage attire des touristes est erronée . Le tourisme acquiert aujourd’hui des valeurs différentes. Les gens boudent les ports de plaisance qui polluent la mer…» La côte «Avec son découpage rocheux dentelé, la côte de Enfé est considérée comme une des plus belles du littoral libanais», dit M. Fayad. «Sa diversité biologique aurait pu être encore plus intense si la mer n’était pas polluée… Les criques sont sérieusement menacées par la pollution, surtout celles des eaux domestiques», ajoute-t-il . Le bâtiment «La guerre a été la cause de nombreuses infractions, mais ces dernières années bien de décrets, allant dans le sens de la privatisation du littoral, ont été promulgués», souligne M. Raïf Fayad. «Alors que les constructions au bord de la mer ne devaient pas dépasser les dix mètres de haut, c’est-à-dire deux étages, et l’exploitant ne devant utiliser que 40 % de sa terre , il a été permis au propriétaire de plus de 20 000 mètres carrés de doubler la surface d’exploitation , soit de construire sur 80 % de sa terre», ajoute l’architecte . Facteurs économiques L’économie de la localité est basée sur la récupération du sel marin, la pêche, le commerce des produits locaux et l’agriculture, dont principalement l’olivier. Selon l’architecte Mansour, l’espace occupé par cette culture couvre quelque 3,8 millions de mètres carrés, c’est-à-dire 43 % du périmètre municipal. Mais l’agriculture telle qu’elle est exploitée va vers la faillite. La bande des oliveraies est traversée par l’autoroute Beyrouth-Tripoli, alors que le tracé aurait pu passer dans un terrain aride situé à 300 mètres à l’est. Les oliveraies sont de plus menacés par la spéculation foncière. Les lotissements pour construction se multiplient. D’un autre côté, l’extension industrielle de Chekka et l’installation de carrières d’argile grignotent les surfaces agricoles. «Il faut tenter de canaliser l’urbanisation vers des secteurs adaptés à cette fonction pour préserver autant que possible l’activité agricole; activité nécessaire pour éviter l’exode généralisé vers les grandes villes», souligne l’architecte Amer Mansour. Il ajoute que «partout où l’agriculture disparaît, les paysages se dégradent» et que «seul un décret-loi peut sauver le patrimoine». — Par ailleurs, les marais salants s’étendent tout le long de la côte sur 910 000 mètres carrés, soit 12 % de la superficie générale de l’agglomération. — La pêche fait vivre 150 familles. La production moyenne tourne autour de 500 tonnes/an. Il faut noter toutefois que le port de pêche, très petit, est pris en étau par les complexes balnéaires.
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