Il y a eu la gifle. Très vite on n’en a pas plus parlé. Et l’on s’est même mis à donner des leçons de civisme, sinon de civilité… Il y a eu l’électricité, ses pannes et ses crédits engloutis. Tout comme ceux de la Caisse des réfugiés: beaucoup de bruit deux jours ou trois puis un silence de trêve. Et maintenant cette affaire du Bureau national du médicament, qui a mangé tout son pain blanc avant même de se mettre à fonctionner… On va probablement enrubanner le dossier d’un joli ruban de faveurs — c’est le mot — pour le flanquer dans un profond tiroir où il pourra faire dodo à son aise, à côté d’autres ronflants scandales. Sous couvert douillet d’enquêtes administratives ou même judiciaires dont on annonce à grand bruit l’ouverture mais dont on ne voit jamais la clôture. Quant aux responsables, si l’on se réfère à de multiples précédents, la seule sanction qu’ils risquent c’est d’être mutés. Avec promotion. Pourtant on croyait cette fois avoir percé un peu l’opacité des subtiles opérations comptables qui permettent à certains de servir au mieux l’état de leur poche. Des administrateurs avaient démissionné avec fracas, révélant en substance que les quelque 150 millions de LL de dépenses qu’ils avaient autorisées s’étaient multipliés par trois, sans pièces justificatives. Mais le ministre de la Santé avait vite couvert la marmite, blanchissant le fonctionnaire soupçonné qui n’aurait que toucher son dû en émoluments légaux et proclamant qu’il n’y avait ni détournement de fonds ni a fortiori scandale. Fermez le ban, circulez, il n’y a rien à voir. Sauf que si on veut bien croire que personne n’a volé — le doute doit bénéficier à l’accusé —, on se demande pourquoi les frais supplémentaires engagés n’ont pas été soumis à l’approbation du Conseil d’administration comme le veut la bonne règle. Mais qu’on se rassure: le ministre, tout en classant l’affaire, a promis l’ouverture d’une enquête administrative… Cependant un groupe de députés se promet de ne pas laisser cette fois la tradition de pudeur forcenée l’emporter. «On ne peut pas fermer les yeux sur ce cas social, assure l’un de ces vertueux parlementaires, parce que le Bureau, qui ne tient même pas encore sur ses pieds, risque de ne pas survivre à la démission des membres du Conseil d’administration. Ce qui signifie que les Libanais sans grandes ressources n’auront pas accès à des médicaments revendus sans profit, c’est-à-dire deux ou trois fois moins cher que sur le marché ordinaire. Nous voulons bien admettre qu’il n’y a pas eu de malversations. Mais les failles administratives, les oublis, les manquements aux règles les plus élémentaires de gestion viennent doubler une évidente impéritie puisque cet office public, pourtant créé par décret voici quatre ans, ne fonctionne toujours pas. Comme toujours l’on a improvisé un «machin» sans rien planifier: est-il croyable que personne n’ait jamais déterminé le montant exact du salaire du directeur général du Bureau; est-il pensable qu’il se faisait payer uniquement à coups d’avances du Trésor, en dehors de tout bordereau…». «C’est un jeu étrange auquel se livrent actuellement les dirigeants, note un autre député. On dirait le serpent qui se mord la queue. Ils se lancent à qui mieux mieux dans des révélations fracassantes, en échangeant de terribles accusations, puis ils font la course à qui enterrera un dossier le plus vite… Ce n’est pas la peine de soulever des affaires pour les étouffer aussitôt. D’autant qu’aux vrais scandales font écho nombre de pures calomnies. Il faut sans doute penser que ces escarmouches s’inscrivent dans le cadre de la lutte d’influence concernant les présidentielles. Beaucoup de sujets concernent en effet soit des participants potentiels à la course soit des turfistes bien placés, voire des propriétaires d’écuries qui se mettent les uns les autres des bâtons dans les roues ou plutôt dans les sabots…». Et de conclure en notant que «la scandalité va probablement durer jusqu’à l’élection présidentielle. Et puis on oubliera tout cela, tout comme on a oublié l’affaire des timbres fiscaux, celle des douanes au port, ou les adjudications juteuses de grands travaux».
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