Le courrier électronique, les sites Web que l’on consulte, le temps passé à écrire un rapport: rien n’empêche un patron de savoir, à l’insu de son employé, ce qu’il fait. Bien sûr, le procédé est pour le moins inélégant. Mais la pratique existe, comme en témoignent les chiffres de vente des logiciels espions en Europe et aux États-Unis. Julian, employé de banque, reçoit un premier avertissement de son supérieur : « Vous envoyez beaucoup de courriers électroniques, c’est curieux ». Ce cadre de 28 ans, salarié d’une multinationale basée à Londres, continue pourtant, «comme tout le monde», de se servir de sa boîte électronique pour écrire à ses amis. Trois semaines plus tard, le ton se fait plus pressant et l’accusation plus précise : « Si vous ne cessez pas d’envoyer des blagues par e-mail, vous serez viré ». Averti de la surveillance électronique dont il était l’objet, Julian a stoppé net tout usage personnel de sa messagerie. « Pourtant, cela devrait être une liberté », se plaint-il. Épluchage du courrier électronique, mais aussi pointage des sites web visités et contrôle précis des logiciels utilisés par les salariés : l’ordinateur et les réseaux deviennent des outils d’espionnage. « On peut tout savoir avec l’informatique », explique Pierre, administrateur système dans une entreprise de services parisienne. « Qui se connecte au réseau, quand, combien de temps, à quoi il touche ? » La tentation est grande pour les patrons paranos, angoissés à l’idée de laisser les salariés «buller» devant leur écran ou naviguer de pages érotiques en résultats de football, d’user des outils à leur disposition. Vidéo-surveillance et écoutes téléphoniques, pratiques parfois constatées, se voient aujourd’hui complétées par un contrôle informatique serré dont témoigne l’apparition de logiciels spécialisés, aux noms évocateurs, comme Little Brother, Winwhatwhere – dont le slogan est « Where did they go today ?» (Où sont-ils allés aujourd’hui ?) –, Redhand... Tous explicitement dévolus au contrôle de productivité. Première cible : l’Internet La première cible des pulsions inquisitoriales des patrons, c’est bien sûr l’Internet. « L’entreprise n’est pas un cybercafé, estime la gérante d’une entreprise d’assistance informatique. Entre l’envoi de courriers électroniques aux copains et la navigation sur le Web, cela donne des pertes de temps délirantes, jusqu’à deux ou trois heures par jour ». Une observation corroborée par des études récentes, comme celle de la société américaine Internet Profile, indiquant qu’entre 20% et 50% du temps passé sur le Net en entreprise est consacré aux loisirs. Parade pour remettre les employés au boulot : l’installation sur le réseau de l’entreprise d’un logiciel comme Little Brother, lancé en novembre 1996 aux États-Unis et aujourd’hui distribué un peu partout en Europe. Un tel produit scrute automatiquement toutes les connexions des employés et les classe en tâches productives ou improductives, selon les desiderata de la hiérarchie. À l’insu des internautes, qui ne se doutent pas que leur chef dispose d’un rapport détaillé dénonçant les heures passées à compulser le site de Playboy. D’autres logiciels, comme Surfwatch ou Cyberpatrol, prévus à l’origine pour empêcher les enfants de s’aventurer sur des sites web pornos, ont très vite été déclinés en version entreprises. L’accès aux sites considérés comme improductifs est alors bloqué, et non mouchardé auprès d’un supérieur. Un terrain miné Avec les Intranets, ces réseaux internes bâtis avec les mêmes technologies que l’Internet, il est aisé de contrôler la correspondance électronique des employés. Tous les e-mails passent par une seule et même machine, installée dans la société, avant d’être acheminés vers leurs destinataires. L’informaticien chargé de bichonner cet ordinateur peut jouer les relais. « Mon patron sait qu’il pourrait tout lire, explique Pierre. Ça le tente beaucoup, mais il s’y refuse ». D’autres n’ont pas ces scrupules: « On m’a demandé de dupliquer tous les e-mails qui entrent et qui sortent de l’entreprise, rapporte un informaticien, salarié d’une banque, et d’envoyer automatiquement une copie au directeur». L’Internet est donc un terrain miné. Peut-on pour autant se rabattre sur des parties de Solitaires frénétiques, ou traîner des heures à écrire une lettre d’amour sur son traitement de texte? La multiplication des logiciels surveillant jusqu’au plus petit mouvement de souris rend l’aventure risquée. L’un d’eux, Winwhatwhere, agit comme une concierge planquée sur le disque dur et enregistre toute activité sur l’ordinateur. L’employé rentré chez lui, il suffit d’interroger le mouchard pour éplucher son boulot en détail. Plus insidieux: les plus anodines des manipulations laissent souvent des traces qu’un dirigeant peut exploiter, en fouinant sur l’ordinateur de ses employés en leur absence. Les traitements de textes, comme le très répandu Word, de Microsoft, peuvent se transformer en cafteurs. « J’ai rencontré un cadre dans une petite entreprise d’informatique qui regardait à quelle heure les gens avaient fermé leurs fichiers la veille, raconte Pierre. Ainsi, il savait s’ils étaient partis tôt ». Bref, aucun moyen de se planquer.
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