Un véritable pavé dans la mare, une bombe dans le marigot … Les addenda aux critères de sélection formulés par le patriarche Sfeir en toute dernière minute — comme dans un bon thriller — avant l’envol de son avion pour Rome ont semé le trouble dans la caste politique. Le plus drôle, c’est que les partisans du général Émile Lahoud ne sont pas les seuls à se dire mécontents. Les proches de beaucoup d’autres candidats, qui pourtant auraient dû se montrer satisfaits que brusquement il n’y ait plus un seul favori, s’indignent de ce que le patriarche semble les mettre aussi à l’écart, car les qualifications supplémentaires sont loin de leur aller comme un gant… On sait en effet que le prélat veut maintenant, non plus seulement un indépendantiste bon teint, mais aussi un fils de famille politique qui soit lui-même homme d’expérience dans ce domaine «qui ne s’improvise pas». Or s’il y en a beaucoup qui remplissent l’une de ces deux conditions, il y en a peu qui y répondent totalement. Il y aurait comme postulants admissibles aux yeux de Bkerké, à titre d’exemple — et il en faut, même s’il est un peu délicat d’évoquer des noms —, les Eddé, Raymond ou Michel; Dory Chamoun; Nassib Lahoud; Khalil Hraoui; Boutros Harb… Et toujours à titre d’exemple, on évincerait par contre de virtuels postulants de marque comme Robert Ghanem, Jean Obeid ou Fawzi Hobeiche qui sont en politique pure des self made men sans antécédents directs, même si leurs familles ont servi les gens ou l’Etat. A noter, pour la petite histoire généalogique que si l’on doit se référer aux conditions de Mgr Sfeir, Emile Lahoud et Robert Ghanem offrent des trajectoires à la fois proches et inverses. Le premier vient d’une famille politique (Emile l’oncle ancien avait été ministre et député, son cousin Fouad a été député, son autre cousin Sélim a été ministre et le fils de ce dernier est le député Nassib) mais n’en a pas fait étant commandant en chef de l’armée; le deuxième est le fils d’un autre commandant en chef de l’armée, Iskandar Ghanem, qui n’a jamais fait de politique, alors que lui-même y est versé… Et pour tout dire, les deux familles, parentes par alliance, sont amies, Émile lui-même ayant pour compagnon d’armes Assaad, le frère de Robert. Réactions Les positions de Mgr Sfeir ont donc provoqué une sorte de tollé, relativement discret mais rougeoyant, dans le camp assez fourni des postulants non déclarés. Et c’est assez compréhensible au fond. En effet, dans un premier mouvement, le cardinal faisait état des critères requis pour la présidence de la République (probité et indépendantisme) en affirmant que cette liste «n’est pas modifiée tous les jours, est donnée une seule fois et ne vise nominalement personne». Or, en y rajoutant de nouvelles exigences, il semble bien avoir modifié la signification même de son message initial. Il avait tout l’air ainsi de vouloir faire barrage au général Émile Lahoud, mais son tir groupé en a visiblement atteint d’autres. Des loyalistes proches tout à la fois de Damas et de Yarzé affirment maintenant que «certaines parties ont réussi à semer la zizanie, à brouiller les cartes en poussant le patriarche à se dresser contre l’avénement du général, dans l’espoir qu’on renoncerait à amender l’article 49 en sa faveur…» Le président Rafic Hariri lui-même (qu’il avait fallu convaincre, comme on sait, pour qu’il se rallie à l’idée d’un militaire au pouvoir) n’a que très diplomatiquement répondu au patriarche Sfeir. Il s’est contenté en effet de relever, au sujet du critère concernant le professionnalisme politique, que «tous les Libanais sont politisés et sont versés en politique… Qui donc au Liban n’est pas politisé ?» Faisant donc mine d’ignorer qu’il y a tout un monde entre s’intéresser à la politique et en faire, M. Hariri a cru devoir estimer, à la décharge du patriarche que les positions de ce dernier «ne visent pas une fraction de candidats plutôt qu’une autre, ne servent pas les ambitions de certains, ne réduisent pas les chances d’autres et concernent tous les postulants…» Toujours est-il que les députés se demandent aujourd’hui si l’attitude de Mgr Sfeir ne va pas influer sur les décideurs. L’un d’eux rappelle qu’au cours «du sommet élargi du 13 avril dernier, dit de la réconciliation au sein de la troïka, nos trois présidents ont de concert prié le chef de l’Etat syrien de s’occuper de l’échéance présidentielle au Liban, tout comme jadis ils l’avaient prié de prendre en charge le dossier du Sud. Cette procuration tient évidemment toujours, et il faut attendre pour voir quel usage précis M. Assad compte en faire. Les considérations des parties locales entrent en principe peu en jeu. Mais le patriarche c’est autre chose, surtout quand ensuite il se rend à Rome. Car, en principe aussi, il n’y a pas de raison dans la conjoncture actuelle, que Damas ne ménage pas le Vatican et la France, qui sont un peu les avocats du camp chrétien représenté par le prélat…»
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