Quatre grands défis devront être relevés si l’humanité veut être prête à aborder le XXIe siècle. Les inégalités croissantes, le développement durable, le syndrome du bateau ivre, enfin la paix. Sur ces grands thèmes des deux ans à venir, Jérôme Bindé, directeur de l’Office d’analyse et de prévision de l’UNESCO expose sa conception des solutions qui devraient être apportées. Sommes-nous prêts pour le XXIe siècle? Si l’humanité veut lui survivre, quatre grands défis doivent être relevés à temps. Premier défi: le XXIe siècle sera-t-il synonyme d’inégalités croissantes, d’une pauvreté sans précédent côtoyant, derrière vitre blindée de l’apartheid social et de l’apartheid urbain, une richesse sans exemple? De 1980 à 1996, une quinzaine de pays ont connu une croissance économique remarquable et une grande partie du milliard et demi d’habitants qui y vivent a vu ses revenus augmenter. En même temps, 100 pays ont décliné ou stagné, avec comme conséquence une baisse de revenu pour un milliard six cent millions d’individus. En Asie, la crise provoque les récessions dramatiques dans des pays naguère en plein essor. A l’aube du XXIe siècle, plus d’un milliard trois cent millions de personnes vivent en situation de pauvreté absolue et leur nombre continue d’augmenter. Certains experts estiment même ce chiffre à 2 milliards. En ce moment même, plus de 800 millions d’individus souffrent de la faim ou de la malnutrition; plus d’un milliard n’ont accès ni aux services de santé et d’éducation de base ni à l’eau potable; 2 milliards ne sont pas reliés au réseau électrique, et plus de 4,5 milliards sont privés des moyens de télécommunications de base, donc des moyens d’accéder aux nouvelles technologies qui seront les clés de l’éducation à distance. On vante aujourd’hui le boom de l’Internet, mais nous vivrons encore longtemps dans un monde d’inforoutes et d’infosoutes. Et c’est le futur lui-même qui semble compromis. Futur illisible au Nord où la plupart des peuples riches ne font plus guère d’enfants. Futur déjà hypothéqué au Sud puisque ce sont les enfants qui avec les femmes souffrent le plus de la misère: les deux tiers de la population mondiale en situation de pauvreté absolue n’ont pas quinze ans, et plus de deux pauvres sur trois sont des femmes. On ne donnera un futur à la liberté qu’au prix de la justice, du partage et de la solidarité. Alors que face aux pressions des marchés mondiaux, le vieux contrat social de 1945 - celui de l’Etat-providence — s’effrite et se délite, la nouvelle phase de la mondialisation et la troisième révolution industrielle qui la sous-tend n’ont pas encore trouvé le nouveau contrat social qu’elles requièrent. Il va falloir l’inventer, et l’éducation pour tous tout au long de la vie devra être l’un de ses piliers. Deuxième défi: le développement durable. Nos modes de développement fondés sur l’usage prodigue de ressources non renouvelables, ne grèvent-ils pas d’avance le développement des générations futures? Trois planètes-Terre seraient nécessaires si l’ensemble de la population mondiale accédait au style de développement et de consommation de l’Amérique du Nord. Partout l’homme d’aujourd’hui s’arroge des droits sur l’homme de demain, compromettant l’exercice, par les générations futures, de leurs droits humains. L’humanité a désormais la capacité de s’autodétruire. Qui nous enseignera la «maîtrise de la maîtrise»? Troisième défi: le syndrome du bateaux ivre. Selon la sagesse des marins et des philosophes, «il n’est point de vent favorable pour celui qui ne sait où il va». Mais y a-t-il un vent propice pour qui a brisé son gouvernail? Autrement dit: avons-nous un projet pour le XXIe siècle et les instruments pour tenir un cap? La plupart des Etats donnent l’impression d’avoir perdu leurs instruments de pilotage du fait de la mondialisation. La démocratie semble avoir lâché prise et être tombée aux mains de «maîtres anonymes», abstractions qui se nomment marchés financiers, taux d’intérêts, taux de changes, cours des matières premières, indices et artefacts statistiques. De plus, aujourd’hui, la plupart des problèmes se jouent des frontières. Les problèmes de l’eau s’internationalisent, au point que le XXIe siècle sera peut-être celui des guerres de l’eau. Les transactions financières, la pollution, les épidémies, le crime organisé, le blanchiment d’argent ne s’arrêtent pas sagement à la douane. Ils sont sans passeport, nomades, apatrides. Les solutions devront donc être aussi transfrontalières. La conclusion d’accords multilatéraux ou la tenue de conférences mondiales telles que le sommet de la Terre de Rio ou le sommet de Kyoto constituent des premiers pas. Ne doit-on pas d’ici dix, vingt ans aller beaucoup plus loin? Certains disent: désolés, nous n’avons pas les moyens d’agir. Pourtant, la guerre froide est terminée, et nous continuons d’investir massivement dans l’insécurité au lieu d’investir préventivement dans la paix. Les dépenses militaires mondiales représentent de 800 à 920 milliards de dollars par an. Selon l’ancien secrétaire général du Sommet de la ville, Wally N’Dow, les ressources existent pour procurer à chacun «un toit, une eau salubre, et des équipements sanitaires de base pour un coût inférieur à 100 dollars par personne». Pour 1,3 milliard de pauvres, cet effort représenterait 130 milliards de dollars. Les questions-clés de la régulation et de la gouvernance seront au centre du débat mondial des deux prochaines décennies. Devant l’ampleur des défis que j’ai évoqués, peut-on faire ou non l’hypothèse que nous avançons vers une démocratie planétaire? Peut-on imaginer un mode d’intégration internationale analogue à celui de la construction européenne ou du Mercosur ou est-ce une chimère? Face à l’essor d’une économie mondiale de marché, faudra-t-il concevoir un jour, comme le suggère Jacques Attali, une démocratie «qui, comme le marché, ne soit pas limitée par un territoire, une démocratie sans frontières dans l’espace et le temps»? Quatrième défi: la paix, qui constitue — Boutros-Ghali l’a rappelé aux Entretiens du XXIe siècle que nous organisons périodiquement — le préalable au règlement des trois défis que j’ai évoqués. L’illusion euphorique selon laquelle la chute du Mur de Berlin allait déboucher instantanément sur la paix perpétuelle et sur une nouvelle ère de développement s’est dissipée. Nous avons connu plusieurs dizaines de guerres depuis la fin de la guerre froide, et près de 30 conflits, pour la plupart infraétatiques, se poursuivent aujourd’hui avec ce phénomène inédit: la faillite et la disparition d’Etats, dans le sang et la tragédie. Face au risque de contagion des politiques de nettoyage ethnique et de génocide, il importe de promouvoir, comme le souligne l’UNESCO, une culture de paix par l’éducation, la mise en œuvre effective des droits de l’homme et la promotion de la tolérance et du pluralisme culturel. La paix n’est pas simple absence de guerre ou ordre hégémonique. La vraie paix, c’est la paix positive qui selon Spinoza, «naît de la force de l’âme, de la concorde et de la justice»: elle est fondée sur des valeurs. L’assemblée générale des Nations Unies s’est ralliée à cette vision, en proclamant l’an 2000 Année internationale de la culture de paix. Si nous voulons que demain ne soit pas toujours déjà trop tard, l’anticipation doit prévaloir sur l’adaptation, l’éthique du futur doit l’emporter sur la tyrannie de l’urgence, et le sens du partage doit s’imposer face à l’égoïsme aveugle. C’est dans cette perspective que l’UNESCO organisera du 16 au 19 septembre prochain les Dialogues du XXIe siècle, afin d’éclairer les chemins du futur par des rencontres entre les meilleurs esprits, et que son directeur général, Federico Mayor, publiera en 1999 un Livre blanc sur le XXIe siècle. L’enjeu est clair. Ethan Kapstein, membre du Council on Foreign Relations de New York, l’a ainsi formulé: «Le monde se dirige inexorablement vers l’un de ces moments tragiques à propos desquels les historiens des périodes ultérieures se demandent pourquoi l’on n’a pas entrepris quelque chose à temps». Pourtant, «là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve», écrivait Holderlin. La conscience des problèmes s’est aiguisée, les solutions existent, seule fait aujourd’hui défaut la volonté politique, prisonnière qu’elle est des forces du court terme. La mondialisation ne saurait se contenter d’être celle des communications, des ordinateurs et des marchés. Elle doit reposer sur une plus grande démocratie internationale et sur une conception anticipatrice de la démocratie, dont les principaux piliers sont: un nouveau contrat social pour le XXIe siècle; le développement durable c’est-à-dire le «contrat naturel»; un nouveau contrat international favorisant régulation et intégration mondiales; une culture de paix et une éthique du futur; et l’éducation pour tous tout au long de la vie.
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