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Actualités - Reportage

"La cinquième saison" ou le clochemerle iranien de Rafi Pitts

Si la France est le pays le plus riche au monde en patronymes — quelque cent mille, paraît-il —, tel ne semble pas être le cas de l’Iran, à en juger par «La cinquième saison», premier long métrage de Rafi Pitts dont les Jamalvandi et les Kamalvandi se partagent la vedette. La quasi parfaite, et quelque peu caricaturale, homophonie de leurs patronymes — ils seraient en quelque sorte les Dupont et Dupond de la steppe iranienne! — n’arrange rien entre ces deux familles de villageois, entre ces deux clans, faudrait-il plutôt dire. Implacable, la détestation qu’ils se vouent réciproquement est si ancienne — remontant à l’époque où ils pratiquaient le nomadisme — que pas un d’entre eux ne se souvient du manquement ou du forfait qui l’avait motivée. Celui-ci n’en reste pas moins imprescriptible. Qui de nous n’a d’ailleurs connu en Orient de ces villages à l’existence autarcique, microsociétés puériles sinon carrément infantiles qui vivotent plutôt qu’elles ne vivent dans le ressassement de leurs stériles rancœurs? Sans conflit, pas de réconciliation: tout en tenant un raisonnement pervers, le maire du village donne l’impression de parler d’or. Et l’un des anciens réunit les conditions d’un rabibochage en arrangeant un mariage de raison entre Karamat Kamalvandi, du genre beau ténébreux, et Mehrbanou Jamalvandi dont les yeux bleus songeurs sont propres à damner un mollah. Las, les hostilités vont à nouveau éclater justement à l’occasion de la noce quand le fiancé, l’air bravache, refuse de verser la dot réglementaire à la famille de sa promise. Pour cette dernière, pas question de pardonner pareille humiliation: organiser les représailles devient sa principale occupation. Le mirage de la ville Mais Karamat imagine une riposte qui sera une nouvelle pomme de discorde. Il loue un de ces minibus qui, dans les campagnes reculées, suscitent l’émerveillement des enfants tout autant que celui des adultes. Le véhicule fera office de taxi collectif avec un aller-retour quotidien entre le village et la grande ville la plus proche. Que les Jamalvandi s’avisent de louer à leur tour un minibus en tout point semblable, et la guerre des tarifs sera sans merci tandis que fuseront de mordantes injures: «Les Kamalvandi peuvent bien se faire les valets des citadins, pas les Jamalvandi!». Et s’il reste encore deux ou trois observateurs cantonnés dans une sage neutralité, ils se borneront à compter les coups en recrachant, impassibles, des téguments de graines de courge. Le mirage de la ville, on le devine, commence d’enfiévrer l’imagination de ces braves gens. L’économie de marché est à leurs portes, et ils y souscrivent ingénument. Rafi Pitts aurait pu exploiter davantage ce thème, mais sans doute a-t-il craint de compliquer son propos. Si son film paraît un peu court, il n’en est pas moins fort bien troussé. Réalisé avec un soin extrême, presque léché, il a amplement mérité d’être primé aux récents festivals d’Amiens et de Belfort. Depuis quelques années, il faut compter avec deux très grands cinéastes qui nous envoient — quand ils le peuvent! — leurs œuvres de Téhéran: Kiarostami, volontiers métaphysicien, et Makhmalbaf, poète-sociologue au regard narquois. Rafi Pitts, pour sa part, promet de s’illustrer dans une peinture à la fois corrosive et distanciée de la société où il a grandi. Né à Mashad en 1967, il a quitté l’Iran à l’âge de douze ans et vit aujourd’hui en France. Son premier court métrage, qui remonte à 1991, s’intitulait de façon significative «En exil». Et le tournage de «La cinquième saison» — celle, encore à venir, de la réconciliation — lui donna le sentiment de se retrouver chez lui, dans les magnifiques paysages du centre de l’Iran, comme aussi de vérifier à quel point son enfance l’avait marqué et que non, tout compte fait, il n’avait rien oublié.
Si la France est le pays le plus riche au monde en patronymes — quelque cent mille, paraît-il —, tel ne semble pas être le cas de l’Iran, à en juger par «La cinquième saison», premier long métrage de Rafi Pitts dont les Jamalvandi et les Kamalvandi se partagent la vedette. La quasi parfaite, et quelque peu caricaturale, homophonie de leurs patronymes — ils seraient en quelque sorte les Dupont et Dupond de la steppe iranienne! — n’arrange rien entre ces deux familles de villageois, entre ces deux clans, faudrait-il plutôt dire. Implacable, la détestation qu’ils se vouent réciproquement est si ancienne — remontant à l’époque où ils pratiquaient le nomadisme — que pas un d’entre eux ne se souvient du manquement ou du forfait qui l’avait motivée. Celui-ci n’en reste pas moins imprescriptible. Qui de...