Une interdépendance évidente, qui se manifeste différemment, selon que l’on se trouve ou non dans un Etat de droit. Cela dit, l’exigence de «dépolitiser l’économique» et de le libérer des tiraillements politiques semble bien naïve aujourd’hui pour avoir constitué la revendication majeure du secteur privé libanais dans toutes les variantes et les titres de noblesse de son pouvoir de lobbying. Il est dommage de constater dans ce sens que ce qui constitue le pouvoir économique dans ce pays — et sur lequel repose en fait le réel équilibre du Liban — n’a jamais impressionné qui que ce soit parce qu’il s’est longtemps caché derrière des «programmes-slogans».
M. Hariri et son ministre d’Etat pour les Affaires financières n’en ont jamais été dupes, invoquant sans cesse l’absence de «solutions de rechange».
Evoquant dernièrement l’ambiance qui a prévalu au cours du séminaire économique organisé au Coral Beach sous la présidence de M. Hariri — les journées des 21, 22 et 23 juillet — le président de la Fédération des Chambres de commerce, d’industrie et d’agriculture du Liban M. Adnan Kassar a affirmé que «le pouvoir ne veut pas permettre aux organismes économiques de participer aux décisions sur l’économie». A ce propos, M. Yassine Jaber, ministre de l’Economie et du Commerce, devait déplorer — en raison sans doute de sa sensibilité libérale d’hommes d’affaires — «le manque de synchronisation dont les organismes ont fait montre au cours de ce séminaire». Le fait qu’ils en aient été avertis une semaine à l’avance, les a sans doute empêchés, comme ils le disent, de se mettre tous d’accord sur un même document commun et d’établir une stratégie de riposte. Cela vaut peut-être pour juillet mais nous sommes vers la fin octobre et en termes de synchronisation aucun progrès n’a été enregistré. Cela, sans oublier que le séminaire en question a permis au premier ministre de décrocher, de la part des organismes économiques, un blanc-seing sur plusieurs des actions de son gouvernement.
Les représentants du patronat — toujours d’ailleurs en quête de structuration — ont été «choqués», au cours d’une rencontre récente avec le ministre Jaber, des propos tenus par ce dernier sur la nécessité de «réhabiliter le secteur privé». Pourtant il n’a pas tort parce qu’il est grand temps que le «patronat» opère une réflexion sur lui-même, sur l’image qu’il se fait de son rôle. L’image renvoyée est aujourd’hui confuse et, en tout cas disparate — il n’est pas besoin de rappeler que les «patrons» dans les sociétés libérales sont des faiseurs (ou des tombeurs) de gouvernement.
Les gouvernements dans les pays libéraux doivent avoir face à eux pour discuter de leurs décisions économiques, un «censeur» qui est le Parlement, mais aussi un interlocuteur, les partenaires de la production: les forces patronales et les forces ouvrières.
Au nom de la lutte
contre le gaspillage
L’initiative prise par le député M. Khalil Hraoui, président de la commission parlementaire des Finances et du Budget, de faire participer les représentants des organismes patronaux au choix des moyens susceptibles d’assainir les finances de l’Etat est une belle opportunité et une juste chance, d’aucuns diront la seconde chance après la première «ratée» par le secteur privé, voire le séminaire économique du Coral Beach, de laisser la parole au patronat. La logique de départ est la suivante: il est plus que juste lorsque le gouvernement décide de nouvelles impositions, à cause d’un déficit de 53% de demander leur avis aux deux partenaires de la production qui vont les payer et qui sont confrontés à deux catégories de difficultés. D’une part des revenus insuffisants et d’autre part un manque de confiance à l’égard du pouvoir politique en raison du gaspillage qui, comme l’affirme le premier ministre lui-même, revêt plusieurs aspects. De là l’idée d’activer tout le mécanisme de contrôle des dépenses publiques dont on a vu l’évolution ces trois derniers jours. La méthodologie qui sera suivie par la commission parlementaire des Finances et du Budget porte à espérer d’autant plus que les ministres seront également «questionnés» sur les contrats de gré à gré.
Ce n’est pas peu, surtout que l’on a entendu, jeudi soir, le ministre d’Etat pour les Affaires financières reconnaître, au cours d’un débat télévisé sur la LBCI «que les adjudications constituent, sans doute, une source de gaspillage».
Dans son mot d’ouverture de la réunion élargie aux organismes économiques de la commission qu’il préside, M. Khalil Hraoui a qualifié le rôle du secteur public de «rôle d’accompagnement du secteur privé» qui est la locomotive du développement économique. M. Hraoui fait valoir que son initiative ne sera pas orpheline et qu’il y aura, pour la première fois, «un suivi dans le dialogue avec le secteur privé».
L’un des atouts majeurs du Liban, au regard des investisseurs et des gouvernements étrangers, réside dans le dynamisme et les initiatives de son secteur privé. Pour avoir survécu à 17 ans de guerre, pour avoir été et pour être derrière le «miracle libanais», ce secteur n’a rien à prouver à quiconque.
Cependant, il s’agit de s’engager aussi pour bâtir l’après-guerre et somme toute de prendre part à la décision de ce que doit être le présent et l’avenir économique du pays.
Nayla ABI KARAM

