Rechercher
Rechercher

Actualités - Opinion

Regard Le démarrage de la saison Tous azimuts

Voici que les choses commencent à bouger: et d’abord, la galerie Epreuve d’Artiste, qui avait émigré de la rue Clémenceau à Beyrouth vers Kaslick, puis de Kaslick vers la rue Sursock a fini par déménager, encore une fois, pour s’installer, dans la même rue, dans des locaux beaucoup plus spacieux: un appartement ou même la «chambre de bonne» à dimension humaine (l’immeuble «date d’une époque où l’on respectait encore les domestiques», note Amal Traboulsi, la maîtresse de céans). La salle d’exposition proprement dite conserve à peu près les mêmes dimensions que la précédente, mais elle est doublée d’un espace consacré aux «objets d’artistes», des charmantes bibliothèques-miniatures de Frida Debbané aux mannequins de couturier ingénieusement transformés en... horloges par Robert Hélou, dont les talents multiples se confirment d’année en année.

Amal Traboulsi inaugure sa saison en jetant un coup d’œil rétrospectif sur ses 18 ans d’activités ininterrompues (elle a peut-être monté plus de 350 expositions). On n’y retrouve évidemment pas tous ses artistes, on s’étonne même de certaines absences. Mais, à côté des graveurs allemands des débuts de la galerie, on repère des artistes trop tôt disparus: Fadi Barrage, Alfons Philips, Zahi Khouri, Hani Abi Saleh, Georgé Chanine (auquel la prochaine exposition rendra hommage). A côté d’eux, à part O. Onsi, M. Farroukh, C. Gémayel, B. Novikoff, F. Aouad et quelques étrangers, le gros des troupes, dans un plaisant désordre: Amine El-Bacha, Assadour, M. Bassili, J. Harb, Rima Amiuni, R. Hélou, M. Giesen, J. M. Nahas, Youssef Aoun, Charles Khoury, Aref el Rayess, Elie Kenaan, Missak Terzian, Marwan Nahlé, Gisèle Rohayem, M. Zibawi, Sharon Greenlun Metni, Nevine Matar, Samir Khaddage.

Il n’y a pas d’œuvres irrésistibles, mais pour les habitués de la galerie ce sont autant de jalons pour se remémorer une époque agitée, où, en dépit de l’instabilité et de l’incertitude chroniques, quelques jeunes femmes courageuses et décidées ont opposé, aux forces de destruction, celles de la création.

Chamaa, Maamari

Tandis que la galerie Noah’s Ark expose une brochette de peintres abstraits, la galerie Rochane présente quelques jeunes dont seul l’autodidacte parmi eux se détache: Fadi Chamaa (37 ans) possède de l’assurance, de l’audace même, un coup de pinceau vigoureux, le sens des couleurs, une veine d’humour triste et peint des pommes qui rappellent à la fois celles de Jean Marc Nahas à ses débuts et celles de Georgé Chanine vers la fin.

C’est un tout autre climat avec Gaby Maamari, au café-restaurant l’Adresse: celui d’un monde déglingué qui a perdu ses assises, où ne subsistent, dans l’omniprésence de la nuit, de la douleur et de la mort, que quelques lueurs qui hésitent à se transformer en franches clartés. Bien qu’architecte d’intérieur et professeur d’histoire, de psychologie et de philosophie de l’art, Gabi Maamari est, lui aussi, à l’instar de Walid Sadeck et d’Amal Saadé (qui ont présenté des installations dans le cadre du festival «Ayloul»), un enfant de la guerre, marqué par ses traumatismes et par la chute des valeurs qu’ils entraînent, bien que subsistent chez lui des références christologiques, notamment la croix. Mais elle est aussi un symbole d’écartèlement. Gaby Maamari possède une riche vie intérieure, condition sine que non pour créer une œuvre personnelle.

Allaik

Dans le sous-sol de l’Adresse, Maamari est déjà en marge du circuit des galeries traditionnelles. Khalil Allaik, lui, se place d’emblée tout à fait en dehors. L’expérience de ce jeune homme est d’abord intéressante par son approche d’écologie urbaine. Il y a trois ans, il a déblayé, à lui seul, pendant 70 jours, des quantités phénoménales d’immondices et d’objets de rebut qui encombraient une de ces ruelles en pente, riche de marches d’escaliers, de coins, de recoins, de saillies, de jardinets, de terrasses, de balcons et de fenêtres d’anciennes maisons beyrouthines, en face de la montée Joumblatt. Une fois le tout en blanc, même le sol, il y avait accroché ses œuvres, juste à la porte de son atelier. Cette fois-ci, il lui a fallu deux semaines pour tout remettre en état.
Sur ce parcours architectural passionnant, comme il n’en subsiste plus que dans les très vieux quartiers et qu’il invite d’autres que lui a exploiter à son exemple, il a éparpillé de gros galets peints en noir qui ont failli lui coûter une arrestation: alors qu’il les ramassait péniblement sur la plage de Ramlet et Baïda, deux policiers sont venus l’accuser de pillage de biens publics. Nos flics ne manquent pas d’humour, par ces temps d’euphémiques «gaspillages»: ils ont fini par repartir avec... une carte d’invitation.
Khalil Allaik profite des murs extérieurs pour accrocher ses toiles toutes en hauteurs, jusqu’à 16 fois plus longues que large (5x81 cm). Il pense que c’est là une manière de s’affranchir de la tyrannie du rectangle et du carré traditionnels. Du reste, ces formats (du 5x20 cm au 100x300 cm) imposent une démarche picturale par étages. Partant d’une silhouette de jeune femme, Allaik finit par la transformer en élément décoratif abstrait, par l’universaliser, à côté de cercles, spirales et cellules, tous en noir et blanc, renouant ainsi avec ses racines orientales. Tout n’est pas de la meilleure venue, mais l’approche picturale et la volonté de réhabilitation urbaine, qui redonnent une vie étonnante à une impasse qui serait autrement restée insignifiante, valent certainement le détour. Ce garçon, qui est d’ailleurs un solide randonneur de vieux sentiers, est parti du bon pied.

Onze sculptures
à Sioufi

Pour couronner le tout, l’Association Libanaise pour les Arts Plastiques «Achkal Alwane», animée par Christine Tohmé, a réussi à faire réaliser pour le merveilleux jardin public de Sioufi, tout en dénivellations et en essences d’arbres devenues rares à Beyrouth, en gosses piaillant et en amoureux de la banlieue en quête d’incognito, onze projets de sculptures monumentales choisis par voie de concours.

Je reviendrai sur cette bilieuse et louable initiative, qui prolonge celle, éphémère, tentée en 1995 au Jardin public de Sanayeh, moins intéressant parce que plat et sans grande variété végétale. Elle n’aurait pas pu se concrétiser sans la persistance de Christine Tohmé qui ne s’est pas laissée décourager par la course d’obstacles bureaucratiques qui lui a été imposée.

Je retiendrai cependant, tout de suite, quelques points positifs: la coopération des autorités ministérielles et municipales; la participation de nombreux sponsors qui ont financé une grande partie des travaux; le fait que les artistes (Carma Barakat, Hossam Hatoum, Charles Khoury, Marwan Rechmawi, Ghassan Abdel Nour, Rita Aoun, Imad Issa, Najoua Nahas, Cécile Méhanna Noshie et Wissam Noshie) ont dû faire connaissance avec des technologies qui ne leur sont pas familières (l’acier inoxydable, le fer, l’aluminium, le béton armé) en travaillant en usines et ateliers avec des professionnels; le passage à la dimension monumentale: la «Leçon de Musique» de Rita Aoun fait 6,6m de long et 5m de haut, les trois anneaux en acier de W. Noshie, constituant trois «portes», ont jusqu’à 2 mètres de diamètre; enfin, la formidable réaction des enfants et leur relation jubilatoire avec ces nouveaux jouets qu’ils se sont tout de suite appropriés.
Ainsi, cela redémarre, tous azimuts.

Joseph Tarrab
Voici que les choses commencent à bouger: et d’abord, la galerie Epreuve d’Artiste, qui avait émigré de la rue Clémenceau à Beyrouth vers Kaslick, puis de Kaslick vers la rue Sursock a fini par déménager, encore une fois, pour s’installer, dans la même rue, dans des locaux beaucoup plus spacieux: un appartement ou même la «chambre de bonne» à dimension humaine (l’immeuble «date d’une époque où l’on respectait encore les domestiques», note Amal Traboulsi, la maîtresse de céans). La salle d’exposition proprement dite conserve à peu près les mêmes dimensions que la précédente, mais elle est doublée d’un espace consacré aux «objets d’artistes», des charmantes bibliothèques-miniatures de Frida Debbané aux mannequins de couturier ingénieusement transformés en... horloges par Robert Hélou, dont...